Après quelques instants de silence, voyant que la conversation
allait finir, j'ai repris en lui disant:--A mon tour je ne vous
parle point ici comme organe du gouvernement français; nous causons
familièrement et nous discutons de simples hypothèses. Supposons que
l'Angleterre et la France cèdent aux _invitations_ des trois autres
puissances (j'ai insisté sur ce mot invitation); supposons qu'elles
consentent à _laisser la conférence se reformer_, en abandonnant les
mesures coercitives, et que, l'épreuve faite, le roi de Hollande se
montre tout aussi récalcitrant que par le passé, admettriez-vous
alors l'emploi des mesures coercitives? Vous réuniriez-vous à nous
pour en faire usage?
--Mais, m'a dit M. Appony avec quelque embarras, nous ne nous étions
pas opposés aux mesures coercitives _pécuniaires_.
--Si fait, ai-je répondu. C'est même sur ce refus que la conférence
s'est séparée. Voyez plutôt le soixante-dixième protocole. Vous y
avez consenti depuis, il est vrai, mais isolément, et c'était pour
prévenir le siège d'Anvers. D'ailleurs, si les mesures coercitives
pécuniaires ne suffisaient pas?
--Nous avions moralement consenti aux mesures coercitives
_maritimes_.
--Oui, mais, encore un coup, c'est lorsque vous nous avez vus
décidés à prendre Anvers et pour prévenir le siège. D'ailleurs, la
Russie n'a jamais consenti.
--Je crois que nous irions jusque-là.
--Si vous aviez jamais, ai-je repris en finissant, quelque
proposition à me faire sur ce sujet de la part de votre
gouvernement, j'y aurai réfléchi de mon côté. En ce moment, nous
n'avons rien à nous dire d'officiel l'un à l'autre.
La conversation s'est terminée ainsi.
Hier, M. de Werther est venu; il m'a lu une dépêche du même style
que celle de M. de Metternich, tendant au même but, mais plus courte
et ne parlant pas de la proposition faite à l'Angleterre; il s'en
est suivi une conversation plus courte aussi et dans laquelle j'ai
reçu les mêmes insinuations officieuses; la dépêche contenait
également des éloges et des cajoleries personnelles au détriment de
lord Palmerston et du gouvernement anglais.
Enfin ces deux messieurs, sachant combien je suis lié avec
Sainte-Aulaire qui vient d'arriver ici, l'ont pris pour leur
confident, l'ont chargé de me répéter des conversations qu'ils
avaient eues avec lui sur le même sujet et ont même été jusqu'à lui
donner lecture des dépêches qu'ils m'avaient communiquées.
Si vous combinez ces avances avec le ton de la dépêche de
Saint-Pétersbourg relative au maréchal Maison que Pozzo vous a
montrée, dépêche qui répond à une communication purement officielle
par des protestations d'_amitié_, et cela, au moment où je venais de
dire à dessein à M. le comte Appony (il y a environ six semaines)
que la Russie paraissait vouloir demeurer avec nous dans des
relations _pacifiques_ mais non pas _amicales_, voici la moralité
que j'en tire:
Les trois puissances ont grand'peur de voir l'affaire belge se
terminer sans leur entremise. Le printemps approche. Les croisières
vont reprendre de l'activité. L'opinion s'ébranle en Hollande. Elles
voudraient à tout prix rentrer dans les négociations. Elles iraient
même jusqu'à approuver dans l'avenir l'emploi des mesures
coercitives; mais quant aux mesures coercitives _actuelles_, leur
amour-propre est engagé, leur désapprobation a été trop éclatante
pour qu'elles puissent reculer; il leur faut quelque expédient qui
sauve le point d'honneur.
D'un autre côté, le roi de Hollande, qui connaît cette situation,
l'exploite en se refusant à traiter _définitivement_, sans le
concours des cinq puissances.
Si nous pouvions, sans perdre notre position actuelle, sans nous
remettre à la discrétion des trois puissances, leur offrir un moyen
de se rallier à nous qui leur évitât l'humiliation de se contredire
et qui les enlevât au roi de Hollande et les mît de notre côté,
peut-être serait-ce bien fait d'y réfléchir.
Voici à peu près comment je conçois la chose:
La conférence n'existe plus, mais les éléments de la conférence
existent à Londres; les plénipotentiaires des cinq puissances s'y
trouvent encore, s'y voient journellement.
Qui empêcherait de pressentir à la fois dans des conversations
particulières MM. de Bülow, de Wessenberg, de Lieven et M. Van de
Weyer sur la solution raisonnable à donner aux trois ou quatre
questions en litige?
Quand on serait tombé d'accord, ou à peu près, lord Palmerston
ferait ce qu'il a fait au mois d'août dernier, il rédigerait un plan
et des articles qui seraient communiqués _officieusement_ aux
personnes qui auraient été sondées d'avance.
Si le plan était agréé, en secret, la France et l'Angleterre
rédigeraient une convention _soi-disant préliminaire_ mais dans
laquelle _toutes_ les difficultés seraient résolues, et dont un
article spécial indiquerait seulement que ladite convention
préliminaire, agréée par la Hollande et la Belgique, par la France
et l'Angleterre, serait convertie en traité définitif par
l'approbation et la signature des plénipotentiaires russe,
autrichien et prussien, et substituée alors au traité du 15
novembre.
Il faudrait, dans la rédaction des articles, se rapprocher autant
que possible du projet prussien afin d'y intéresser M. de Bülow.
La convention, une fois rédigée, serait envoyée officiellement à
Bruxelles et à La Haye, et serait en même temps communiquée
officiellement aux plénipotentiaires des trois puissances comme l'a
été la convention du 22 octobre.
Les trois puissances appuieraient à La Haye par leurs ministres la
proposition anglo-française, se déclareraient prêtes à la convertir
en traité définitif et avertiraient le roi de Hollande que s'il
persiste à rejeter des dispositions si raisonnables, elles vont se
réunir à la France et à l'Angleterre et reformer la conférence pour
aviser aux moyens de le réduire.
Par là les trois puissances rentreraient dans la négociation sans se
démentir trop ouvertement; leur bonne volonté actuelle pourrait être
mise à profit sans que nos mesures coercitives discontinuassent et
le roi de Hollande serait pris à son propre piège.
Je vous soumets ces idées, mon prince, sans y attacher d'autre
importance que de m'éclaircir de vos lumières. Vous êtes sur les
lieux; vous n'y seriez pas que vous en sauriez cent fois plus que
moi. Je remets toute la conduite de cette affaire à votre prudence
et vous prie d'excuser ce long bavardage.
Veuillez agréer le témoignage de mon dévouement.