Paris, le 21 janvier 1833.
Prince, nous venons de recevoir de Constantinople des nouvelles bien
importantes. Le 21 du mois dernier Ibrahim Pacha a complètement
battu, auprès de Konieh, l'armée du grand-seigneur.
... Sauver la Porte et empêcher l'intervention de la Russie, c'est
évidemment le double but assigné en ce moment à la politique de la
France et à celle de l'Angleterre. Le concours actif et immédiat des
deux gouvernements est nécessaire pour l'assurer, et je vais vous
indiquer, prince, les mesures par lesquelles ce concours nous a paru
devoir se réaliser.
Il serait essentiel, avant tout, que lord Ponsonby partît
sur-le-champ pour Constantinople, où sa prompte arrivée proclamerait
déjà la ferme intention du cabinet de Londres de ne pas rester
inactif au milieu de la crise à laquelle est livré l'empire ottoman.
D'accord avec l'amiral Roussin, il déclarerait à la Porte que la
France et l'Angleterre prennent sur elles de garantir la
conservation du trône du sultan, mais à la condition expresse que le
gouvernement ottoman dont elles protégeraient ainsi l'indépendance
ne la sacrifierait pas lui-même en admettant sur son territoire des
forces étrangères et en leur livrant les passages du Bosphore et des
Dardanelles, véritables clefs de l'empire.
En même temps, les deux cours demanderaient formellement à
Méhémet-Ali d'arrêter la marche de ses troupes; elles lui
offriraient d'ailleurs leur médiation pour lui faire obtenir des
concessions raisonnables, mais en lui faisant comprendre que, dans
le cas où il voudrait abuser de ses avantages pour détrôner le
sultan ou pour lui imposer d'inadmissibles exigences, elles se
verraient réduites à la nécessité de s'interposer pour empêcher des
catastrophes inconciliables avec leurs intérêts.
De pareilles démonstrations suffiraient probablement pour déterminer
Méhémet-Ali à se renfermer dans les limites où nous voulons que son
ambition soit contenue. Il faut néanmoins prévoir le cas où elles
demeureraient sans succès. Il est évident que, dans cet état de
choses, notre intérêt dominant, le principe qui doit nous diriger
c'est d'empêcher que la Russie n'ait aucun prétexte plausible pour
occuper, à titre d'auxiliaire de la Porte, Constantinople et les
deux détroits ainsi que les provinces de l'Asie-Mineure. Dès lors,
prince, il peut être à propos que les cabinets de France et
d'Angleterre combinent dès à présent les dispositions à prendre pour
agir, s'il y a lieu, soit sur les côtes de Syrie, soit même sur
celles de l'Égypte, de telle sorte que le divan de Constantinople,
rassuré sur son existence par une si puissante diversion, ne soit
point tenté de s'abandonner à la protection armée de la Russie.
Veuillez, prince, ne pas perdre un moment pour conférer avec lord
Palmerston sur cette importante question. Vous comprendrez
l'impatience avec laquelle nous attendons les déterminations du
cabinet de Londres dans une circonstance où le moindre retard peut
avoir les conséquences les plus fâcheuses.
Vous aurez à examiner s'il y a lieu à faire des déterminations que
nous pourrons prendre, l'objet d'une communication au cabinet de
Saint-Pétersbourg. Parmi les considérations qui contribueront à
former à cet égard votre manière de voir, entrera sans doute celle
du danger d'accroître encore la gravité des complications qui
peuvent surgir de l'état de l'Orient en s'en montrant d'avance trop
préoccupé.
On nous mande de Constantinople que les missions de Prusse et
d'Autriche ont appuyé les offres du général Mourawieff. Il est
difficile de croire que cet appui soit bien sincère de la part de
l'Autriche. M. de Metternich se montre, comme on devait le prévoir,
fort troublé de la possibilité d'une intervention russe dans les
affaires de Turquie, et bien que, dans la situation actuelle de
l'Europe, on ne puisse pas s'attendre à le voir se placer, pour
l'empêcher, sur la même ligne que la France et l'Angleterre, il est
très probable qu'une fois que nous serions engagés, loin de
contrarier nos efforts, il les seconderait d'une manière quelconque
tout en les blâmant peut-être en public. Ce ministre n'est pas homme
à sacrifier à des combinaisons du moment un intérêt vital et
permanent tel qu'est, pour l'Autriche, celui d'éloigner les Russes
de Constantinople...
[274] Voir page 111.