LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND[274].

Paris, le 21 janvier 1833.

Prince, nous venons de recevoir de Constantinople des nouvelles bien

importantes. Le 21 du mois dernier Ibrahim Pacha a complètement

battu, auprès de Konieh, l'armée du grand-seigneur.

... Sauver la Porte et empêcher l'intervention de la Russie, c'est

évidemment le double but assigné en ce moment à la politique de la

France et à celle de l'Angleterre. Le concours actif et immédiat des

deux gouvernements est nécessaire pour l'assurer, et je vais vous

indiquer, prince, les mesures par lesquelles ce concours nous a paru

devoir se réaliser.

Il serait essentiel, avant tout, que lord Ponsonby partît

sur-le-champ pour Constantinople, où sa prompte arrivée proclamerait

déjà la ferme intention du cabinet de Londres de ne pas rester

inactif au milieu de la crise à laquelle est livré l'empire ottoman.

D'accord avec l'amiral Roussin, il déclarerait à la Porte que la

France et l'Angleterre prennent sur elles de garantir la

conservation du trône du sultan, mais à la condition expresse que le

gouvernement ottoman dont elles protégeraient ainsi l'indépendance

ne la sacrifierait pas lui-même en admettant sur son territoire des

forces étrangères et en leur livrant les passages du Bosphore et des

Dardanelles, véritables clefs de l'empire.

En même temps, les deux cours demanderaient formellement à

Méhémet-Ali d'arrêter la marche de ses troupes; elles lui

offriraient d'ailleurs leur médiation pour lui faire obtenir des

concessions raisonnables, mais en lui faisant comprendre que, dans

le cas où il voudrait abuser de ses avantages pour détrôner le

sultan ou pour lui imposer d'inadmissibles exigences, elles se

verraient réduites à la nécessité de s'interposer pour empêcher des

catastrophes inconciliables avec leurs intérêts.

De pareilles démonstrations suffiraient probablement pour déterminer

Méhémet-Ali à se renfermer dans les limites où nous voulons que son

ambition soit contenue. Il faut néanmoins prévoir le cas où elles

demeureraient sans succès. Il est évident que, dans cet état de

choses, notre intérêt dominant, le principe qui doit nous diriger

c'est d'empêcher que la Russie n'ait aucun prétexte plausible pour

occuper, à titre d'auxiliaire de la Porte, Constantinople et les

deux détroits ainsi que les provinces de l'Asie-Mineure. Dès lors,

prince, il peut être à propos que les cabinets de France et

d'Angleterre combinent dès à présent les dispositions à prendre pour

agir, s'il y a lieu, soit sur les côtes de Syrie, soit même sur

celles de l'Égypte, de telle sorte que le divan de Constantinople,

rassuré sur son existence par une si puissante diversion, ne soit

point tenté de s'abandonner à la protection armée de la Russie.

Veuillez, prince, ne pas perdre un moment pour conférer avec lord

Palmerston sur cette importante question. Vous comprendrez

l'impatience avec laquelle nous attendons les déterminations du

cabinet de Londres dans une circonstance où le moindre retard peut

avoir les conséquences les plus fâcheuses.

Vous aurez à examiner s'il y a lieu à faire des déterminations que

nous pourrons prendre, l'objet d'une communication au cabinet de

Saint-Pétersbourg. Parmi les considérations qui contribueront à

former à cet égard votre manière de voir, entrera sans doute celle

du danger d'accroître encore la gravité des complications qui

peuvent surgir de l'état de l'Orient en s'en montrant d'avance trop

préoccupé.

On nous mande de Constantinople que les missions de Prusse et

d'Autriche ont appuyé les offres du général Mourawieff. Il est

difficile de croire que cet appui soit bien sincère de la part de

l'Autriche. M. de Metternich se montre, comme on devait le prévoir,

fort troublé de la possibilité d'une intervention russe dans les

affaires de Turquie, et bien que, dans la situation actuelle de

l'Europe, on ne puisse pas s'attendre à le voir se placer, pour

l'empêcher, sur la même ligne que la France et l'Angleterre, il est

très probable qu'une fois que nous serions engagés, loin de

contrarier nos efforts, il les seconderait d'une manière quelconque

tout en les blâmant peut-être en public. Ce ministre n'est pas homme

à sacrifier à des combinaisons du moment un intérêt vital et

permanent tel qu'est, pour l'Autriche, celui d'éloigner les Russes

de Constantinople...

[274] Voir page 111.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 210 / 313 题