M. BRESSON AU DUC DE BROGLIE[270].

Berlin, le 24 octobre 1832.

Si nous faiblissons, si nous faisons une nouvelle concession, on en

profitera, comme on vient de le faire, pour reculer de quelques

jours, ne fût-ce même que de quelques heures, la conclusion qui nous

est devenue indispensable. Ce n'est pas mauvaise volonté, c'est peur

puérile de fantômes qu'on se crée. J'avais regretté au premier

aperçu, pour cette raison, la proposition relative à Venloo. Depuis,

je me suis convaincu qu'elle avait produit bon effet, qu'elle était

très goûtée, qu'elle rassurait. Mais ce qu'elle n'avait pas pu faire

malgré tout cela, c'était d'aiguillonner un peu le cabinet prussien.

Vous n'avez rien à appréhender de ce côté; j'y engage mon existence,

si vous l'exigez. Vous pouvez aller droit devant vous, mener à bien

votre expédition; on vous laissera faire, et si la Russie cherche à

se prévaloir de cette circonstance pour prévenir ou irriter contre

nous, elle y perdra son temps. On est ici parfaitement résigné et,

quoiqu'on ne veuille pas en convenir, on sent que nous faisons bien

et l'on nous en saura gré plus tard.

Ne perdez donc pas un moment, monsieur le duc. Raffermissez la bonne

cause, les saines doctrines, en leur préparant un succès. Elles sont

partout, hélas! trop compromises. Vous acquerrez une grande gloire

en faisant un grand bien. Je pèse, croyez-moi, chacune de ces

paroles. Je sais que la paix ou la guerre dépendent des dispositions

de la Prusse et que, si je me trompe, les maux que je provoque ne me

laissent plus qu'à rougir et à gémir éternellement. Mais je ne me

trompe pas: je connais le terrain où je suis.

[270] Voir page 15.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 203 / 313 题