LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

«Londres, le 20 juillet 1834.

»Monsieur le comte,

»... J'avais vu lord Palmerston hier et dans un assez long entretien

que nous avons eu ensemble sur la situation présente de l'Espagne, je

lui ai fait pressentir toutes les difficultés que cette question

entraînait pour le gouvernement du roi, au moment où la réunion des

Chambres l'obligerait à s'expliquer sur la conduite politique qu'il

tiendrait dans les affaires de la péninsule. J'ai dit en même temps

qu'il nous était absolument nécessaire de connaître l'opinion du

cabinet anglais sur la valeur qu'il attachait au traité du 22 avril,

et de savoir si, d'après ce que lui, lord Palmerston, m'avait dit deux

jours auparavant, le gouvernement français se trouvait autorisé à

déclarer solennellement que la France et l'Angleterre reconnaissaient

toutes deux que le but du traité n'étant point atteint, il y avait

quelque nouvelle mesure à prendre pour pourvoir à son exécution. J'ai

ajouté enfin que, dans le cas où le cabinet anglais reconnaîtrait avec

nous la non-exécution du traité du 22 avril, il serait peut-être

possible de me faire connaître dès aujourd'hui, et avant même que les

demandes de secours du cabinet de Madrid nous aient été communiquées,

quels sont les moyens que l'Angleterre croirait devoir proposer pour

servir la cause de la reine d'Espagne.

»Lord Palmerston auquel j'avais développé toutes les raisons qui me

faisaient désirer des réponses catégoriques, sinon sur tous ces

points, au moins sur celui qui était relatif à la valeur qu'on devait

attacher au traité du 22 avril, me promit de soumettre mes

observations aux autres membres du cabinet aujourd'hui dans la

matinée, et c'est le résultat de cette conférence avec ses collègues

qu'il vient de me communiquer à l'instant et que je m'empresse de vous

transmettre.

»Le gouvernement anglais croit que dans le discours d'ouverture des

Chambres on peut introduire une phrase à peu près comme celle-ci:

»L'Angleterre pense avec nous que le but du traité du 22 avril n'est

pas atteint, et dans ce moment-ci les quatre puissances signataires de

ce traité s'occupent à fixer les mesures qui doivent être prises dans

les circonstances actuelles.

»Telle est, monsieur le comte, la phrase que j'ai rédigée devant lord

Palmerston et qu'il a approuvée dans tout son contenu. Le gouvernement

du roi n'est pas astreint cependant à s'en tenir aux termes mômes de

cette phrase, mais il ne pourrait pas s'écarter de l'esprit, sans

s'exposer à aller au delà de ce que le gouvernement anglais

approuverait.

»Quant aux mesures à prendre, lord Palmerston m'a répété qu'on ne

pouvait pas s'en occuper avant d'avoir reçu les demandes du cabinet de

Madrid, et qu'il serait inutile de discuter en ce moment la question

d'une intervention armée de notre part en Espagne, avant que le

développement des événements dans la péninsule ait rendu nécessaire

une si importante démarche.

»Je n'ai pas voulu insister davantage, parce qu'il m'a paru que, pour

le moment, la phrase que je viens d'avoir l'honneur de vous indiquer

répondait suffisamment aux exigences imposées au gouvernement du roi.

En effet, s'il s'élève une discussion à la Chambre des députés sur les

conséquences du traité du 22 avril, on pourra se borner à dire

que les puissances signataires ont reconnu que l'objet de ce traité

n'étant point atteint, elles devaient s'occuper des mesures

ultérieures à prendre, mais que ces mesures étaient le sujet d'une

négociation dont il ne serait pas convenable de dévoiler les détails.

»Je pense, monsieur le comte, que vous partagerez mon opinion à cet

égard, et j'attendrai impatiemment votre réponse à cette dépêche.

»Je dois ajouter que lord Palmerston m'a exprimé, en son nom et en

celui de ses collègues, le vif désir qu'une phrase de notre discours

d'ouverture rappelât l'union de la France et de la Grande-Bretagne. Il

serait aisé, je crois, de la lier à celle qui est relative aux

événements de la péninsule.

»M. Tricoupis, ministre de Grèce à Londres, m'a fait part de quelques

propositions qui lui auraient été faites, il y a peu de jours, par le

nouveau chargé d'affaires de Russie au nom de son gouvernement. L'une

de ces propositions tendrait à faire demander, par le gouvernement

grec lui-même, aux trois cours de l'alliance, une déclaration par

laquelle la neutralité du royaume de la Grèce serait reconnue. M.

Tricoupis, en se chargeant probablement de transmettre cette ouverture

à son gouvernement, m'a dit qu'il avait répondu à M. le comte de Medem

qu'une déclaration telle qu'il la proposait devrait sans doute mettre

le gouvernement grec dans la nécessité, en cas de guerre, de fermer

ses ports aux bâtiments anglais et français.

»La seconde proposition était relative au roi Othon, que le cabinet

russe désirerait voir embrasser la religion grecque ou du moins

déclarer sa ferme intention d'élever ses enfants dans cette religion.

M. Tricoupis doit avoir répondu que le roi Othon, n'ayant pas encore

atteint sa majorité, n'était pas obligé de s'expliquer sur ce point;

que dans tous les cas c'était une affaire de conscience qui ne pouvait

être décidée par un traité et que, quant à ce qui se rapportait à la

religion des enfants du jeune roi, il était inutile de s'en occuper,

puisqu'il n'en avait pas et qu'il n'était pas même marié.»

«Londres, le 29 juillet 1834.

»Je viens de voir lord Palmerston qui m'a fait part d'un changement

arrêté dans un conseil de cabinet au sujet de la phrase que j'ai eu

l'honneur de vous communiquer et qui exprimait l'opinion des

gouvernements de France et d'Angleterre sur le traité du 22 avril. Il

m'a dit que n'ayant consulté, lorsqu'il m'avait vu, que quelques-uns

de ses collègues, il avait jugé plus tard que l'objet était trop grave

pour ne pas être traité dans un conseil de cabinet, et que c'était

d'après l'avis général du conseil que la nouvelle phrase avait été

modifiée et envoyée à lord Granville pour vous être soumise.

»Lord Palmerston m'a lu cette phrase qui me paraît contenir, quoique

d'une manière moins claire, la substance de celle que je vous avais

adressée. J'ai exprimé ma pensée à cet égard à lord Palmerston en

ajoutant qu'il était possible que le discours du roi eût déjà reçu la

sanction du conseil des ministres lorsque la communication de lord

Granville vous aura été faite et que, par conséquent, il fût trop tard

pour lui faire subir aucune modification.

»Je crois pouvoir vous dire que dans mon opinion il n'y aurait aucun

inconvénient à maintenir la première rédaction qui vous est parvenue

par moi, si c'est celle que vous préférez.»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 190 / 313 题