«Neuilly, le 25 juillet 1834.
»Notre cher roi, à qui j'ai lu ma lettre et qui l'approuve
complètement, veut que je vous dise quel est son langage sur l'affaire
de l'Espagne. Il donnera tout l'appui moral dont il peut disposer,
pour soutenir la couronne sur la tête de la jeune reine et donner
force et consistance à son gouvernement. Il croit que cet appui moral
sera plus efficace qu'une intervention armée; il fera donc tous ses
efforts pour être dispensé de toute intervention de ce genre, mais il
a trop l'expérience des vicissitudes humaines pour s'engager à ce
qu'elle n'ait jamais lieu; il veut au contraire qu'on sache qu'il sera
toujours prêt, quoi qu'il puisse lui en coûter, à prendre les mesures
hardies que les circonstances lui paraîtraient exiger dans l'intérêt
de la France, seul mobile de sa conduite et de sa pensée.
»Le roi me charge en outre de vous dire qu'il sait qu'il y a des gens
qui croient qu'avec un corps de dix, douze ou quinze mille hommes,
tout au plus, de troupes françaises, on pourrait enlever don Carlos et
le transporter en France, en repliant aussitôt toutes ces troupes sur
le territoire français. Le roi ne croit point au succès d'une telle
tentative, si elle était faite.
»Rien ne serait plus difficile que de cerner don Carlos dans les
montagnes, de le poursuivre et de l'attraper. Mais le roi croit aussi
que, même en réussissant, le nom de don Carlos _enlevé par les
Français_ serait plus formidable que sa présence qui deviendra une
source d'embarras continuels pour ses partisans et particulièrement
pour ceux qui auront à le garder. Il dit que cet enlèvement serait
assimilé en Espagne à celui de Ferdinand VII par Napoléon et serait de
même plus avantageux que nuisible à sa cause.--Tandis que si, par
l'effet de l'action espagnole, la puissance de don Carlos se trouve
amoindrie et que ce soit parce que l'Espagne ne veut pas de lui qu'il
se trouve rejeté sur le territoire français, sa cause sera perdue, et
alors on pourra prendre envers lui sans inconvénient les mesures de
sûreté qui préserveraient l'Espagne des dangers auxquels son retour
pourrait l'exposer plus tard. Voilà, mon cher prince, une des pensées
que le roi confie à votre discrétion; il sait que vous n'en ferez que
bon usage et regrette bien de ne pas vous entendre et de ne pouvoir
pas vous communiquer toutes ses opinions sur cette question si grave
et si compliquée.
»Il vous prie d'ailleurs de ne pas perdre de vue, à tout hasard, que
toute intervention de la France en Espagne devant nécessairement
l'affaiblir sur le Rhin et sur les Alpes serait _désirée_ et non
_redoutée_ par les puissances du Nord, et que par conséquent, comme
elle pourrait décider la guerre de leur part, jamais la France ne
saurait s'y embarquer si l'Angleterre ne s'était pas liée par une
alliance à faire cause commune avec elle.
»Tout ceci, mon cher prince, sous le sceau du plus grand secret.»