LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 3 août 1834.

»Mon prince,

»J'ai parfaitement compris ce qui est arrivé: c'est que Palmerston a

saisi l'occasion de votre absence pour faire ce qui lui eût été plus

difficile, vous étant à Londres.

»Au reste, tout cela est fini. Ici les avis sont fort partagés: les

uns disent que nous avons trop dit, les autres pas assez.

»Dupin est contre toute intervention armée; le _Journal des Débats_

pour toute intervention armée; je ne puis que le ralentir là-dessus,

mais non le faire taire.

»Il nous est impossible dans les marches de montagne de bien savoir ce

que font don Carlos et Rodil. Je ne suis pas sans inquiétude sur les

dispositions, non de Rodil personnellement, mais de ses alentours. Le

massacre des moines à Madrid[258] a ravivé l'insurrection, et les

conspirations suivies et découvertes à Madrid annoncent de la division

dans le parti de la reine...

»Les nouvelles de la Catalogue sont meilleures. Je voudrais bien que

vous puissiez m'expédier, par estafette extraordinaire, la

conversation de lord Londonderry à la Chambre des pairs[259]. Cela

tombera ici à temps pour nos débats qui vont s'ouvrir à la fin de la

semaine.»

[258] Des scènes de meurtre avaient, en effet, ensanglanté

Madrid. Le choléra s'était répandu dans la capitale. Comme à

Paris, la populace refusant de croire à la maladie attribua

l'épidémie à des empoisonnements dont elle accusa les religieux.

Le 17 juillet, des bandes armées attaquèrent les couvents de la

ville et massacrèrent la plupart des religieux qui s'y

trouvaient.

[259] Lord Londonderry avait annoncé qu'il ferait une motion sur

les affaires de la péninsule. Le 4 août, il prit la parole à la

Chambre des lords, et attaqua violemment la politique du

cabinet.--Voici ce qu'il disait de la France:

«En ce qui concerne l'alliance avec la France, je ne crois pas

qu'il soit juste de donner une préférence à ce pays sur les autres

et je ne puis approuver les éloges qu'on a prodigués si souvent

aux trois journées de Juillet.

»Louis-Philippe gouverne d'après le principe de la force; il a

rempli la province et la capitale de ses troupes; ses ordonnances,

et sa conduite en général sont aussi arbitraires que celles de

Charles X; seulement Louis-Philippe a agi avec plus de franchise

et d'habileté... En ce qui touche le quadruple traité, je ne

conçois rien réellement de plus bas, de plus atroce que la marche

qu'on a suivie à l'égard du Portugal en négociant ce traité. Nous

nous étions engagés à une neutralité positive... mais sous le

masque de la neutralité, le gouvernement préparait une

intervention armée de concert avec un puissant allié. Je crois

réellement que pour une grande nation, une pareille conduite est

atroce.» Lord Londonderry ajoutait que l'Angleterre n'avait rien

gagné à cette politique, et il concluait en demandant a qu'une

humble adresse fût présentée à Sa Majesté pour la prier d'ordonner

que des copies de toutes les correspondances et des renseignements

qui ont conduit à la négociation et à la conclusion du traité du

22 avril fussent déposées sur le bureau.» Cette motion fut

repoussée à une grande majorité.

«Le 4 août.

»Harispe[260] nous mande que décidément Rodil a eu un avantage

considérable contre Zumalacarreguy: don Carlos reste adossé à

notre frontière, et Harispe ne doute guère que sous peu il ne soit

obligé de la repasser.

»Voilà les demandes de Madrid dont lord Palmerston reçoit le double

par Villiers et par M. de Miraflorès.

»Dans la Chambre, on est peu disposé à l'intervention armée. Le roi se

soucie peu d'une déclaration et nous pourrions, en effet, considérer

la phrase du discours comme équivalente.

»D'un autre côté, Toreno, avec son emprunt à Londres et la banqueroute

qu'il fait à nos petits rentiers, ne nous donne aucune force pour

l'aider: on dit qu'il réduit à deux cinquièmes. Nous avions écrit

vivement là-dessus, mais l'Espagne veut une banqueroute et je crois

qu'elle ne pourra pas faire autrement. Cela rendra Toreno aussi

populaire à Madrid que peu ici...»

[260] Jean-Isidore, comte Harispe, né en 1768, engagé volontaire

en 1792, devint général de brigade en 1807 et servit

particulièrement en Espagne. Mis en disponibilité sous la

restauration pour s'être rallié à l'empereur pendant les

Cent-jours, il reprit du service en 1830, et fut créé pair de

France. Il commandait en 1834 une division sur la frontière des

Pyrénées. Il fut nommé maréchal de France en 1851 et mourut en

1855.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 191 / 313 题