LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

«Londres, le 21 juillet 1834.

»Monsieur le comte,

»J'ai eu hier une conversation avec lord Palmerston sur les affaires

d'Espagne et sur la nouvelle complication qu'avait créée la présence

de l'infant don Carlos dans les provinces insurgées. Il a reconnu

comme moi _que le but du traité du 22 avril n'était point atteint_ et

a paru frappé surtout de l'observation contenue dans votre dépêche

numéro 63, sur ce que les conséquences de ce traité auraient en

définitive tourné au profit de l'infant, puisqu'il se serait trouvé

transporté au milieu de ses partisans, tandis qu'avant le traité,

l'accès des provinces basques lui était à peu près fermé.

»J'ai fait remarquer à lord Palmerston que, dès qu'il admettait avec

nous que le but du traité n'était pas rempli, il devait aussi lui

paraître nécessaire d'adopter quelque moyen de compléter l'œuvre

que nos deux cours avaient en vue lorsqu'elles l'avaient conclu.

»Sur ce point, m'a-t-il dit, nous ne sommes pas éloignés de penser

qu'il y a _quelque chose_ à faire pour aider la cause de la reine

d'Espagne, mais pour déterminer ce _quelque chose_, il faut connaître

la portée des demandes qui de Madrid seront faites à Paris et à

Londres. Nous allons expédier quelques bâtiments légers sur la côte du

nord de l'Espagne, pour surveiller les mouvements des insurgés; la

présence de notre pavillon sur ce point pourra n'être pas inutile au

gouvernement espagnol, et c'est la seule mesure que nous puissions

prendre jusqu'à ce que le cabinet de Madrid ait demandé un secours

plus direct.

»Le point une fois admis par lord Palmerston que le traité du 22

avril, quoique exécuté à la lettre, ne l'était point dans son

principe, et qu'il y avait _quelque chose_ à faire pour arriver à

cette exécution, je n'ai pas voulu insister davantage et j'aurais même

attendu pour lui en reparler une demande positive venue de Madrid,

lorsque j'ai reçu il y a quelques heures la dépêche que vous m'avez

fait l'honneur de m'écrire sous le numéro 66.

»J'ai jugé, après avoir lu cette dépêche, que l'objet en était trop

grave pour ne pas réclamer de lord Palmerston la confirmation de ce

qu'il m'avait déclaré hier et qui répondait si bien aux questions que

vous m'adressez. L'envoi fait par le gouvernement du roi de bâtiments

devant Saint-Sébastien, Bilbao, Santander, etc., qui s'accorde avec la

mesure prise par le gouvernement anglais, m'offrait d'ailleurs

l'opportunité de revenir sur notre conversation d'hier.

»Lord Palmerston n'a pas hésité à me répéter ce qu'il m'avait

dit, c'est-à-dire _qu'il ne regarderait pas le but du traité du 22

avril comme atteint_, et qu'il y avait de la part de notre

gouvernement et du sien quelque chose à faire pour pourvoir à

l'exécution de cette transaction. Je reproduis ces mômes termes parce

qu'aujourd'hui comme hier ils ont été ceux employés par lord

Palmerston.

»Il m'a informé en outre qu'il venait de recevoir une seconde note de

M. de Miraflorès par laquelle celui-ci renouvelle les demandes

comprises dans la première, et formule quelques-unes des stipulations

qui devraient être insérées dans le nouveau traité ou dans la

convention supplémentaire qu'il faudrait conclure.

»Le marquis de Miraflorès voudrait entre autres qu'on fît entrer un

corps auxiliaire portugais en Espagne, en réciprocité du corps

espagnol qui a poursuivi les deux prétendants en Portugal.

»Lord Palmerston m'a dit qu'il répondrait à cette note comme à la

première en déclinant de prendre aucun parti sur l'objet de son

contenu, jusqu'à ce qu'on ait connaissance des intentions du cabinet

de Madrid, et j'ai insinué que c'était surtout pour la question de

l'entrée d'un corps de troupes portugaises en Espagne, qu'il était

important de connaître les désirs du cabinet de Madrid. Vous pourrez,

ce me semble, sonder déjà M. le chevalier de Lima sur ce point assez

délicat. La mesure prise par le gouvernement anglais de faire tenir

quelques bâtiments sur la côte du nord de l'Espagne ne pourra pas

manquer de produire un bon effet; car, exécutée de concert avec celle

du même genre dont vous me parlez, elle montrera dès le principe que

nous sommes d'accord pour soutenir la cause de la reine.

»Telles sont, monsieur le comte, les seules informations que je sois

en état de vous fournir en réponse aux dernières dépêches que vous

avez bien voulu m'écrire.

»J'y ajouterai une seule réflexion, c'est que dans mon opinion le

gouvernement anglais verrait avec un vif déplaisir toute intervention

armée de notre part en Espagne, et que d'un autre côté, cependant, les

moyens qu'il consentirait à adopter pour secourir la cause de la reine

ne seraient probablement pas de nature à la servir suffisamment; du

reste, tout ceci ne peut être encore qu'hypothétique.»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 187 / 313 题