LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 21 juillet 1834.

»Mon prince,

»Je n'ai pas besoin de vous dire dans quel embarras nous met l'arrivée

de don Carlos en Espagne.

»La reine s'y est passablement discréditée, et son parti se présente

divisé entre elle et sa sœur, au prétendant, aujourd'hui, à la tête

d'une armée.

»D'un autre côté, les plans de finances de Toreno annoncent une

réduction d'intérêt des rentes espagnoles. Ceci touche à une infinité

de petites gens à Paris, qui commencent à jeter les hauts cris.

»C'est sous ces différentes influences que nous allons ouvrir une

discussion publique dans laquelle le traité du 22 avril jouera un

grand rôle par ce qu'il a promis, par ce qu'il a produit d'abord, et

aussi par ce qu'il n'a pas pu prévenir.

»Ou il existe, ou il n'existe plus.--S'il n'existe plus, nous

retombons dans notre première situation vis-à-vis du gouvernement de

la reine: reconnaissance formelle et promesse d'appui et de secours;

et nul doute qu'on ne nous fasse appel en ce sens, avec d'autant plus

de force et peut-être de raison que don Carlos aura traversé en entier

notre territoire.

»Si le traité existe, il y aura vraisemblablement appel aux articles

III et IV[257], et la démarche de M. de Miraflorès est un

avant-coureur de celle que fera le cabinet de Madrid.

»C'est donc le principe qu'il faut décider; nous verrons ensuite pour

les conséquences.

»Vous remarquerez, mon prince, de quelle difficulté va être la

rédaction de la phrase du discours, puis l'adresse. Dans la

discussion, on ne manquera pas de nous dire que l'affaire de

l'Angleterre étant faite quant au Portugal, dom Miguel parti et ayant

signé sa renonciation, nous avons aidé à retirer ses marrons du feu,

puis qu'on nous a plantés là, etc.

»Et puis, songez à tous ces mouvements carlistes sur notre frontière

du Midi, à une restauration carliste en Espagne, lorsque Berryer est

nommé député à Toulouse et à Marseille. J'aperçois déjà dans les

députés ministériels qui nous arrivent des dispositions aigres sur ce

sujet. Et ici nous retrouverons les deux partis ligués dans la Chambre

pour nous accuser de faiblesse et en même temps pour empêcher une

action plus vive de notre part dans le nord de la péninsule; et

notre parti à nous, parti moyen, mobile, niais, accessible à toutes

les fausses idées de dignité nationale, qui blâmera notre

inaction.--Le roi, je le sais, craint les puissances du Nord; il

craint la guerre, il craint d'entrer, ne fût-ce que pour faire

quelques pas, en Espagne. Je la crains aussi, mais il y a bien aussi à

craindre de l'autre côté. Au surplus, nous n'avons aucune demande de

l'Espagne. Seulement, avant qu'elle arrive, je voudrais que nous

fussions d'accord, afin que de nouvelles divisions ne se mettent pas

dans le cabinet, et j'en prévois sur ce sujet important d'assez

prochaines.»

[257] C'étaient les articles du traité du 22 avril qui

prévoyaient l'intervention éventuelle de la France et de

l'Angleterre. Le cabinet espagnol n'y fit appel officiellement

que l'année suivante (17 mai 1835.)

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 186 / 313 题