LE COMTE DE RIGNY AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 17 juillet 1834.

»Mon prince,

»Les observations contenues dans votre lettre concordent parfaitement

avec les réflexions que nous faisons ici sur la composition du cabinet

anglais. Ce qui nous importe le plus, c'est l'assurance du maintien de

la bonne intelligence entre les deux pays. Cela devient très

nécessaire dans les circonstances actuelles.

»On mande de Gênes que, quoique dom Miguel n'ait pas voulu rompre

l'engagement qu'il a souscrit, il sera bientôt tellement renseigné et

excité, qu'il pensera à retourner dans la péninsule, s'il trouve dans

la mort ou la maladie de son frère une occasion favorable[255]. Nul

doute que don Carlos ne l'appelle et ne soit prêt à lui rendre en

Navarre l'hospitalité qu'il en a reçue en Portugal.

»J'ai lu dans _le Globe_ du 15 un article faisant allusion aux suites

qui pourraient être données au traité du 22 avril.

»Nul doute qu'un appel ne nous soit fait de la part de l'Espagne et

j'ai tenu, mon prince, à ce que vous puissiez sonder à l'avance le

cabinet anglais à cet égard...

»... Le maréchal Soult a offert sa démission[256] ce matin; il la

donne sérieusement et définitivement, et dans ce moment le roi cherche

à décider Gérard que la crainte de la tribune et du fardeau fait

encore hésiter. Il pense aussi, je crois, à l'inconvénient d'entrer

seul; il parle de la faiblesse de Jacob. Je ne sais si dans ses

confidences avec Thiers il a été plus loin. Je suis pour ma part tout

prêt à faciliter les arrangements, d'autant plus que je suis seul d'un

avis contraire à celui qui prévaut de faire un long discours

d'ouverture et d'engager par là une discussion d'adresse qui me paraît

inutile, et seulement propre à agiter et à rendre la question du

dehors plus difficile à manier...

»Madame de Dino sera plus habile que Champollion si elle déchiffre

ceci, mais j'ai la main très agitée parce que j'ai un peu de fièvre en

ce moment.»

[255] Dom Pedro était malade depuis longtemps. Son état empira

rapidement à partir du mois d'août, et il expira le 24 septembre

à l'âge de trente-six ans.

[256] Il y avait une véritable hostilité dans le cabinet entre le

maréchal Soult et plusieurs de ses collègues, notamment M. Guizot

et M. Thiers. Une sorte de conspiration s'organisa pour amener le

maréchal à donner sa démission. On le savait partisan du maintien

du régime militaire en Algérie. MM. Guizot et Thiers parlèrent

d'y substituer le gouvernement civil. Le maréchal Soult s'y

opposa et menaça de se retirer. On le prit au mot et sa démission

fut acceptée. Quant à l'établissement du gouvernement civil qui

avait servi de prétexte en cette circonstance, il n'en fut pas

même question à ce moment.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 183 / 313 题