«Londres, le 14 juillet 1834.
»Monsieur le comte,
»... Depuis quelques jours, le bruit du départ de don Carlos pour
l'Espagne s'était répandu à Londres, mais les détails qu'on donnait
sur cet événement étaient tellement vagues et contradictoires qu'il
était difficile d'y ajouter foi. Aujourd'hui même que l'événement est
hors de doute, on ne s'accorde pas sur la manière dont il a eu lieu.
D'une part, on soutient que l'infant s'est embarqué à bord du bâtiment
anglais _The United Kingdom_ pour un port du nord de l'Espagne. Ceci
est le rapport fait par la police anglaise; mais, d'autre part, le
ministre d'Espagne croit avoir la preuve que l'infant est parti de
Londres le jour même où les gazettes anglaises annonçaient qu'il
avait assisté avec toute sa famille à une représentation du Théâtre
Italien; qu'il s'est rendu à Paris, accompagné du général Moreno et
d'un Français[249] qui a organisé toute l'entreprise, et que de là le
prince et ses deux compagnons ont continué leur route vers la
frontière d'Espagne, où des intelligences préparées par M.
Calomarde[250] doivent leur avoir assuré une libre entrée en Espagne.
»Je vous rapporte les faits qui m'ont été communiqués par lord
Palmerston et par le marquis de Miraflorès sans pouvoir vous indiquer
quels sont ceux vraiment exacts, car dans les affaires de cette nature
qui concernent presque exclusivement la police, il est difficile de
discerner d'abord la vérité.
»La formation du nouveau cabinet anglais n'est pas encore
définitivement conclue, quoiqu'elle soit à peu près arrêtée. Le roi
avait d'abord chargé lord Melbourne d'essayer de composer un ministère
de coalition. Cette combinaison ayant échoué, Sa Majesté a tenté une
démarche près de lord Grey pour l'engager à rentrer dans les affaires,
mais les instances réitérées du roi n'ayant pu prévaloir sur la ferme
volonté qu'avait lord Grey de se retirer, lord Melbourne a été choisi
pour le remplacer comme premier lord de la Trésorerie. Il paraît que
les autres membres du cabinet seront maintenus à leur poste, et
c'est dans une réunion des ministres ce soir qu'on fera choix du
remplaçant de lord Melbourne au département de l'intérieur. Il
pourrait se faire aussi qu'on eût à choisir un successeur au marquis
de Lansdowne qui persisterait, dit-on, à se retirer. C'est lord Grey
qui seul a pu déterminer lord Althorp à redevenir chancelier de
l'Échiquier et à reprendre par conséquent la direction de la Chambre
des communes.
[249] M. Auguet de Saint-Sylvain.
[250] François Thadée Calomarde, homme d'État espagnol, né en
1775, fut d'abord secrétaire au conseil de Castille, puis
ministre de la justice en 1824. Il garda son portefeuille
jusqu'en 1832, se montra zélé partisan du pouvoir absolu, et
poursuivit activement le parti constitutionnel. A la mort du roi
Ferdinand, il se rangea du côté de don Carlos et dut quitter le
pouvoir. Il se réfugia en France d'où il servit quelque temps la
cause du prétendant; mais il ne tarda pas à se désintéresser de
la vie politique et se retira à Toulouse où il mourut dans la
retraite en 1842.
«Londres, le 15 juillet 1834.
»... Les ministres se sont réunis dans la soirée dans le but de
s'entendre sur les arrangements que rendait nécessaire le choix fait
par le roi de lord Melbourne pour remplacer lord Grey en qualité de
premier lord de la Trésorerie. Je viens d'être informé qu'ils sont
tombés d'accord pour appeler lord Duncannon[251] au département de
l'intérieur en remplacement de lord Melbourne. Lord Duncannon, qui
était commissaire des bois et forêts sans entrée dans le cabinet,
aurait pour successeur sir John Hobhouse[252] qui, lui, deviendrait
membre du cabinet.
»Lord Melbourne est parti ce matin pour Windsor afin de soumettre ces
propositions au roi, mais on ne doute pas qu'elles ne soient agréées
par Sa Majesté.
»Il y aura probablement quelques autres changements de moindre
importance, par suite de la retraite de lord Howick[253], fils de lord
Grey qui occupait le poste de sous-secrétaire d'État au département de
l'intérieur[254].
»On peut donc regarder le cabinet comme reconstitué et se former une
opinion sur ce qu'il est aujourd'hui.
»Je dois commencer par vous dire, monsieur le comte, que la
modification qu'il vient de subir n'altérera en rien les rapports
actuels existant entre la France et l'Angleterre. Lord Duncannon et
sir John Hobhouse ont toujours professé des sentiments qui doivent
rassurer complètement le gouvernement du roi sur ce point.
»Si on examine la situation présente du ministère anglais à l'égard
des affaires intérieures du pays, on ne peut se dissimuler qu'il a
fait une perte irréparable dans lord Grey, dont le noble caractère et
la loyauté reconnue inspiraient de la confiance à ses partisans et
même à ses adversaires. Il est difficile de croire que les opinions
plus prononcées et plus réformatrices des deux nouveaux membres du
cabinet compensent l'éloignement de lord Grey de la haute position
qu'il occupait aux yeux du pays et de l'Europe.
»J'entends dire par des personnes aussi impartiales qu'il est possible
d'en rencontrer au milieu des violences de l'esprit de parti que
la retraite successive, dans ces dernières semaines, de M. Stanley, de
sir J. Graham, du duc de Richmond, de lord Ripon et enfin de lord Grey
a affaibli le ministère à un point qui laisse peu de garantie pour sa
durée future. Il faudrait mieux connaître que je ne puis le faire, les
germes de division qui existeraient, dit-on, toujours dans le cabinet
pour juger jusqu'à quel point cette opinion est fondée. Ce qui paraît
hors de doute, c'est que la nécessité dans laquelle on se trouve de
faire passer à la Chambre des pairs, avant la fin de la session, le
bill sur l'Église d'Irlande, rend presque inévitable entre les deux
Chambres une collision qui est depuis si longtemps redoutée par le
gouvernement. Fera-t-on alors une nomination de pairs? Cette question,
résolue affirmativement, pourrait bien déterminer encore d'autres
membres du cabinet à se retirer: résolue négativement, on ne comprend
plus comment l'administration pourra marcher entre les volontés
opposées des deux Chambres.
»Je n'ai pas besoin de vous rappeler, monsieur le comte, que mes
observations dans cette circonstance sont de la nature la plus
confidentielle et qu'il est utile au service du roi que rien n'en soit
indiscrètement révélé.
»Je le répète, le cabinet anglais, tel qu'il est reconstitué restera
dans des dispositions amicales pour la France: c'est le point
essentiel pour nous et qui doit guider notre politique, jusqu'à ce que
d'autres circonstances qu'il serait imprudent de préjuger nous mettent
dans le cas de la modifier...
»_P.-S._--On m'informe à l'instant que l'infant don Carlos qui aurait
quitté Londres le 2 de ce mois, serait débarqué le 9 dans un port
de la Biscaye où il aurait reçu un accueil très favorable. Il n'était
accompagné, dit-on, que d'un Français. Je vous transmets cette
nouvelle sans la garantir, car il est impossible, à travers la
diversité des informations qui se succèdent si rapidement, de
reconnaître l'exacte vérité. Cette dernière nouvelle est du reste
parvenue au gouvernement anglais qui y attache confiance. Ce matin
encore, M. de Miraflorès me répétait l'assurance qu'il avait entre les
mains la preuve que don Carlos avait dû traverser la France pour se
rendre en Navarre.»
[251] John William baron Duncannon of Bessborough (1781-1847).
[252] John Cam Hobhouse, né en 1785, fut élu député aux Communes
en 1820. En 1821 il devint secrétaire au département de la
guerre, puis secrétaire d'État pour l'Irlande, commissaire des
bois et forêts en 1834 et président du bureau des Indes en 1846.
Il fut créé pair en 1851 sous le titre de lord Broughton et
mourut en 1869.
[253] Henry-Georges Howick, comte Grey, né en 1802, député aux
Communes en 1826, sous-secrétaire d'État aux colonies en 1830,
puis au département de l'intérieur, ministre de la guerre et
conseiller privé en 1835. Il se retira en 1839, mais fut encore
ministre des colonies de 1846 à 1852. Il succéda à son père à la
Chambre des lords en 1845 et prit dès lors le titre de comte
Grey.
[254] Il faut ajouter également que quelques jours après, le
comte de Carlisle, lord du sceau privé, donna sa démission et fut
remplacé par lord Mulgrave. Le cabinet ainsi reconstitué dura
jusqu'au mois de novembre, époque où les tories rentrèrent au
pouvoir.