LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

«Londres, le 5 juin 1834.

»Monsieur le comte,

»... Je n'ai pu voir lord Palmerston que pendant quelques instants ce

matin, mais assez de temps cependant pour l'entretenir de la reprise

du projet de pourvoir, par une mesure extraordinaire, à la succession

éventuelle du trône de Belgique. Il m'a avoué qu'après être entré

d'abord dans les idées du roi Léopold à cet égard, il cédait à

l'opinion qu'un ajournement indéfini de cette question était

préférable. Il m'a promis de transmettre demain à sir Robert Adair des

instructions dans ce sens. Il m'a d'ailleurs montré une lettre en date

du 3, qu'il venait de recevoir de cet ambassadeur, qui lui annonçait

en quelques lignes que l'ajournement que nous désirons paraissait

être adopté par le cabinet de Bruxelles lui-même.

»J'ai eu l'honneur, monsieur le comte, en vous envoyant une copie de

la note par laquelle lord Palmerston se proposait de communiquer le

traité de quadruple alliance au corps diplomatique ici, de vous mander

que cette communication devait être faite immédiatement. Il n'en a pas

été ainsi néanmoins, et sur l'opinion émise par l'avocat de la

couronne, le cabinet anglais s'est décidé à retarder la publication du

traité jusqu'à ce qu'il ait reçu les nouvelles ratifications de

Lisbonne. S'il en était temps encore, je crois que vous feriez bien

aussi de suspendre la publication à laquelle j'ai eu le tort de vous

engager prématurément...

»Je puis vous dire que l'escadre anglaise qui a quitté Malte n'a pas

d'autres instructions que celle de se rendre dans les eaux de Smyrne

pour reprendre la station qu'elle y occupe tous les étés.

»On a reçu aujourd'hui des lettres de Lisbonne du 27 mai qui annoncent

que l'infant don Carlos ne s'embarquera pas sur le même bâtiment que

l'infant dom Miguel. Il paraît que le premier de ces deux princes a

demandé à être transporté à Plymouth et de là en Hollande.

»Les nouveaux ministres, lord Auckland[229], M. Spring Rice[230]

et M. Ellice[231] ont prêté serment entre les mains du roi ce matin au

lever de Sa Majesté.

»Le succès que le ministère a eu à la séance de la Chambre des

communes de lundi[232] n'a pas complètement encore rassuré l'opinion

publique; lord Grey lui-même ne peut se défendre d'une inquiétude

assez vive dont on retrouve les traces dans ses discours et dans la

lettre qu'il a écrite à la députation de cent cinquante membres de la

Chambre des communes qui lui avait remis une adresse pour le presser

de rester au ministère.»

[229] Lord Auckland faisait déjà partie du précédent cabinet

comme président du bureau du commerce.

[230] Thomas Spring Rice, né en 1790, député aux Communes en

1820, sous-secrétaire d'État à l'intérieur en 1827. En 1830, il

devint secrétaire de la Trésorerie dans le cabinet Grey et en

1834, ministre des colonies. En 1835 il fut nommé chancelier de

l'échiquier. Il se retira en 1839 et fut nommé pair d'Angleterre

avec le titre de baron Monteagle. Il reçut en même temps la

charge de contrôleur de la chambre du Trésor.

[231] Edouard Ellice, né en 1781, industriel et homme d'État

anglais. Après avoir occupé de hauts emplois dans la compagnie

des fourrures de la baie d'Hudson, il entra dans la vie

politique, fut élu député en 1830, fut secrétaire de la

Trésorerie dans le cabinet Grey, puis secrétaire d'État à la

guerre, de juin à novembre 1834. En 1836, il fut chargé d'une

mission extraordinaire à Paris. Il rentra ensuite dans la vie

privée jusqu'à sa mort (1869).

[232] C'est à cette séance qu'avait été discutée la motion de M.

Ward. A la suite d'un discours de lord Althorp, elle avait été

rejetée par la question préalable par 396 voix contre 120.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 170 / 313 题