M. DE RAYNEVAL AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Aranjuez, le 2 juin 1834.

»Prince,

»Voici probablement la dernière gazette relative aux événements de la

guerre portugaise que j'aurai à vous envoyer, car la voilà finie comme

par enchantement cette guerre qu'il y a peu de jours encore, on

regardait comme interminable. C'est vous qui êtes le véritable

vainqueur en cette occurrence.

»Le traité a tout fait. La coopération des Espagnols a bien produit

quelque effet, mais si on ne nous eût pas aperçu comme un corps

de réserve derrière eux, les armes ne fusseut certes pas tombées aussi

promptement des mains des miguélistes[228].

»L'accord signé par le secrétaire de la légation britannique en

Portugal et les généraux de dom Pedro relativement à don Carlos,

n'impose à ce prince aucune des conditions exigées de dom Miguel. Cela

mécontente horriblement ce cabinet-ci qui venait justement de demander

qu'avant de permettre au prétendant espagnol de s'embarquer on

déterminât entre les signataires de la convention du 22 avril le lieu

où il lui serait permis de se retirer. Un tel désir était peut-être en

opposition avec cette convention, mais ici on n'en espérait pas moins

le faire accueillir. Maintenant on craint bien qu'il ne soit trop

tard, mais si on n'obtient pas satisfaction sur ce point, on insistera

avec d'autant plus de force sur la nécessité d'obliger don Carlos,

pour recevoir la pension qui lui est assurée, à faire les mêmes

promesses que dom Miguel. Ceci est plus facile à admettre, mais ce

n'est pas tout: le cabinet espagnol propose en même temps à ses

alliés de déclarer que si les mêmes circonstances qui ont rendu leur

union nécessaire dans le but de pacifier la péninsule venaient à se

reproduire, le traité reprendrait à l'instant même toute sa force et

vigueur.

»M. Martinez de la Rosa vient de rédiger à la hâte et d'adresser à M.

Villiers et à moi une note où les trois points que je viens d'indiquer

sont traités et dont la conclusion est d'inviter la France et

l'Angleterre à assurer à l'Espagne les garanties qu'elle réclame comme

indispensables pour son repos futur. J'aurais voulu vous envoyer cette

pièce sur laquelle Votre Altesse et lord Palmerston vont avoir à

délibérer, mais je suis forcé, faute de temps, à vous engager à en

demander communication à ce ministre...»

[228] La guerre civile touchait en effet à son terme en Portugal.

A la suite de la bataille de Santarem (18 fév.), et des succès

répétés de l'amiral Napier et du comte de Villaflor dans le nord,

les forces miguélistes se trouvèrent entièrement désorganisées.

L'intervention espagnole précipita encore les événements. Dom

Miguel, complètement battu près de Thomar (16 mai), se retira sur

Evora où il fut cerné et contraint de se rendre à discrétion (26

mai). Don Carlos qui avait joint ses forces aux siennes partagea

son sort. Le lendemain (27 mai), dom Pedro publia une amnistie

générale. Don Carlos fut laissé libre de se retirer sans

conditions: il s'embarqua à Aldea Gallega avec sa famille et se

rendit en Angleterre. Quant à dom Miguel il dut signer

l'engagement de quitter la Péninsule, moyennant quoi il reçut une

pension de 375 000 francs.--Après la mort de dom Pedro, le

cabinet portugais prit contre le prétendant des mesures de

rigueur. Il fut déclaré déchu de tous ses droits civils et

politiques. Toute tentative de sa part pour rentrer en Portugal

devait être punie de mort dans les vingt-quatre heures.

Toutefois, les cortès refusèrent de ratifier ce que ces mesures

avaient de trop draconien.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 169 / 313 题