LE ROI LOUIS-PHILIPPE AU ROI LÉOPOLD.

«Paris, le jeudi 22 mai 1834.

»Mon très cher frère et excellent ami,

»Je vous réponds séparément sur la partie importante de votre lettre

du 19 que je viens de recevoir. Ce que vous me communiquez est d'une

telle gravité que je ne conçois pas que ce soit seulement pour que je

ne l'apprenne pas par d'autres que vous m'en faites part. Des

résolutions de cette nature doivent non seulement être concertées

entre l'Angleterre et nous, mais vous ne pouvez pas les prendre sans

notre concours et notre approbation. Ni l'acte qui vous appelle au

trône, ni la constitution belge, ni les traités qui vous l'ont garanti

ne confèrent ce droit. Il faut donc qu'avant d'aller plus loin dans

cette _singulière_ matière, vous en fassiez l'objet d'une négociation

officielle de votre gouvernement avec le nôtre. Je dis _singulière_,

mon cher frère, parce qu'en vérité je ne conçois pas qu'à votre âge,

avec une femme comme la vôtre, l'amertume de la perte que nous venons

de faire vous entraîne à vous persuader qu'il est urgent de pourvoir

aux chances de votre succession, et d'affubler la Belgique d'une série

d'agnats comme ceux du Luxembourg:

»1º Je suis loin de croire qu'un tel acte fût une garantie pour la

solidité de votre trône et je serais plutôt porté à croire que la

pensée en plairait à ceux qui ne la désirent pas, par suite des

difficultés de tout genre qu'il pourrait lui susciter. Je ne crois

point qu'il soit nécessaire pour rassurer la Belgique sur le danger du

retour des Nassau ou l'établissement de la république, car personne

n'ignore que la France ne souffrira jamais ni l'un ni l'autre.

»2º Personne n'ignore que ce que nous voulons, c'est l'indépendance

réelle et _non nominale_ de la Belgique; que nous ne voulons nullement

qu'elle dépende de nous ni de l'Angleterre ni de tous les deux, mais

que nous voulons encore bien moins qu'elle dépende de la Prusse, de la

Confédération germanique ou de l'Allemagne. Non seulement nous avons

voulu que la Belgique fût indépendante mais nous avons établi qu'elle

serait perpétuellement neutre, afin qu'elle ne pût pas être

engagée dans de pareils liens.--L'indépendance de la Belgique nous

importe encore sous un autre rapport que vous connaissez bien: c'est

que c'est la base, le lien de notre alliance avec l'Angleterre qui

nous est si précieuse et qui est la garantie de la paix et de l'ordre

social. Nous résisterons donc à tout ce qui pourrait y porter atteinte

et _germaniser_ la Belgique, soit en entrant dans la Confédération

germanique, soit en tombant dans la dépendance d'un des États qui la

composent.

»J'espère donc, mon cher frère, que vous allez arrêter le message de

vos Chambres dont vous me parlez, et que vous ne donnerez aucune suite

à ce projet avant d'en avoir entretenu les cabinets de Londres et de

Paris et d'avoir reçu leurs réponses.

»Sur ce, mon frère, je vous embrasse de tout mon cœur, et je repars

pour Neuilly, étant toujours et pour la vie,

»Votre bon frère et bien affectionné beau-père et fidèle ami.

»LOUIS-PHILIPPE.»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 166 / 313 题