«Londres, le 26 mai 1834.
»Monsieur le comte,
»J'ai vu hier soir lord Grey et l'ai entretenu du projet qu'avait le
roi Léopold de régler la succession au trône de Belgique de concert
avec les Chambres belges. J'ai aisément fait valoir près de lui les
raisons qui s'opposent à un tel projet. Je dois rendre à lord Grey la
justice de dire qu'il a saisi comme vous les inconvénients de plus
d'un genre que soulèverait le plan du roi Léopold. Il m'a positivement
donné l'assurance que l'Angleterre s'opposerait à ce que la
succession au trône fût déterminée sans le concours de la France et de
l'Angleterre. On écrira d'ici dans ce sens à Bruxelles, et je puis
ajouter même que lord Durham avec qui j'en ai parlé et dont les avis
sont en général accueillis par le roi Léopold, se propose de lui faire
connaître l'opposition qu'il trouverait en Angleterre à l'exécution de
son projet de succession.»
«Londres, le 26 mai 1834.
»Je m'abstiens en général de vous entretenir des débats parlementaires
d'Angleterre qui se rapportent spécialement aux affaires intérieures
du pays, parce que je sais que les journaux qui vous sont adressés
d'ici vous fournissent à cet égard beaucoup plus exactement et plus
promptement que je ne pourrais le faire tous les détails désirables.
Je dois cependant vous rendre compte aujourd'hui d'un incident très
grave qu'a amené la discussion d'un bill dans la Chambre des communes.
»Ce bill dont la première lecture a eu lieu il y a plus de quinze
jours est relatif au rachat des dîmes du clergé protestant en Irlande.
On a calculé que, par suite des résultats financiers qu'il produirait,
il resterait en définitive un résidu dont il s'agirait de régler
l'emploi. L'un des membres du cabinet, lord John Russell, qui
soutenait le bill à la Chambre des communes, s'était prononcé
peut-être un peu intempestivement lors de la première lecture pour que
le fond restant fut employé selon la volonté du gouvernement. Cette
proposition excita un très vif dissentiment dans le cabinet dont
plusieurs membres, partageant à ce sujet l'opinion d'un parti
assez considérable dans la Chambre des communes et certainement de la
majorité de la Chambre des pairs, déclarèrent ne pouvoir l'adopter.
Les ministres qui s'opposèrent le plus fortement contre la proposition
de lord John Russel sont MM. Stanley et sir James Graham. Ils
voyaient, disaient-ils, une spoliation des biens du clergé anglican et
prétendaient que s'il restait un fond quelconque, après que toutes les
opérations du bill auraient été exécutées, ce fond devait être remis
au clergé anglican d'Irlande qui en réglerait l'usage.
»Lord John Russell, de son côté, persistant dans l'opinion qu'il avait
émise, avait offert sa démission, si on ne l'adoptait pas. On était
parvenu cependant à lui faire retirer sa démission, et le cabinet
cherchait le moyen de mettre fin à cette difficulté, lorsqu'une motion
que M. Ward[225] doit faire demain à la Chambre des communes est venue
reproduire tous les embarras qu'on avait espéré dissiper. M. Ward
proposera que le fond en question soit employé au profit de l'Église
dissidente et de l'Église catholique d'Irlande, et il est encore
impossible de prévoir l'issue de cette motion.
»Quelle qu'elle soit, on prétend qu'elle doit amener la sortie de
plusieurs membres du ministère. Si la proposition de M. Ward obtient
la majorité dans la Chambre, M. Stanley et sir James Graham ont
annoncé l'intention positive de se retirer; dans le cas contraire, ce
serait lord John Russell et sans doute d'autres membres du cabinet qui
quitteraient.
»Depuis trois jours, les conseils de cabinet se succèdent sans qu'on
ait pu trouver encore le moyen de concilier les opinions divergentes
qui y sont exprimées. La retraite de M. Stanley serait une perte bien
sensible pour le ministère dont il est le plus solide et sans
contredit le plus habile soutien à la Chambre des communes. Celle de
lord Russell et d'autres membres pourrait aussi produire quelques
conséquences inattendues.
»Enfin, monsieur le comte, vous voyez que le moment est critique, et
que, s'il ne survient pas quelque accommodement, l'existence du
cabinet actuel est compromise.
»Vous me permettrez de ne point émettre ici de prédiction sur
l'administration qui pourrait être appelée à succéder à celle-ci; ces
prédictions seraient au moins oiseuses en présence de circonstances
aussi mobiles et aussi incertaines que celles qui peuvent s'élever
d'un instant à l'autre. Je me bornerai donc à vous tenir exactement
informé de tout ce qui parviendra à ma connaissance.»
[225] Henry-Georges Ward, né en 1798, homme politique et
diplomate anglais. Il fut successivement secrétaire de légation à
Stockholm, La Haye et Madrid et fut nommé ministre à Mexico en
1825. En 1832, il fut élu député. Il devint, en 1849, haut
commissaire aux îles Ioniennes, puis gouverneur de Ceylan en
1850, et mourut en 1860.
«Londres, le 27 mai 1834, dix heures du soir.
»La motion de M. Ward vient d'être faite à la Chambre des communes;
elle a été secondée par M. Grote[226]. Le chancelier de l'échiquier,
lord Althorp, a, dans un discours habile, proposé l'ajournement de la
question et du parlement jusqu'à lundi. M. Grote s'est empressé
d'appuyer la proposition du ministre, en faisant allusion aux
circonstances graves auxquelles elle se rapportait. La Chambre l'a
adopté avec des acclamations très vives et très prononcées; ainsi, les
choses restent en suspens de ce côté. Il est certain, cependant, que
c'est un grand appui moral donné à la majorité du ministère, et il
paraît que M. Stanley, sir James Graham, le duc de Richmond et
peut-être lord Ripon devront se retirer.
»Le roi, dit-on, est décidé à soutenir lord Grey et les membres du
cabinet qui marchent avec lui.»
[226] Georges Grote, historien et homme politique anglais, né en
1794, député aux Communes en 1832, où il siégea dans le parti
whig. Il se retira en 1841 et dès lors s'occupa exclusivement
d'histoire. On lui doit une histoire de Grèce, ouvrage
considérable qui a établi sa réputation. En 1868, il succéda à
lord Brougham comme président du conseil de l'Université de
Londres. Il mourut en 1871.
«Londres, le 29 mai 1834.
»... Les ratifications portugaises sont enfin arrivées ce matin à
Londres; je pense que l'échange se fera ce soir ou demain matin.
Aussitôt que j'aurai reçu les ratifications d'Angleterre, d'Espagne et
de Portugal, je les remettrai à M. Feuillet.
»J'ai l'honneur de vous envoyer une copie de la note par laquelle lord
Palmerston doit annoncer la conclusion du traité de la quadruple
alliance aux légations étrangères accréditées en Angleterre.
»Le duc de Richmond et lord Ripon ont positivement offert leur
démission qui a été acceptée. Cela rendra le nouvel arrangement
ministériel plus difficile, mais on croit cependant qu'il pourra être
terminé lundi, jour fixé pour la reprise des travaux de la Chambre des
communes[227].
»Je ne perds pas de vue la question d'Orient et j'en entretiendrai de
nouveau lord Palmerston et lord Grey aussitôt que l'organisation
nouvelle du cabinet leur laissera la liberté de s'en occuper.»
[227] A la suite de ce remaniement, le ministère anglais perdit
quatre membres: lord Stanley, ministre des colonies et de la
guerre, fut remplacé par M. Spring-Rice aux colonies et par M.
Ellice à la guerre; sir J. Graham, premier lord de l'amirauté,
par lord Auckland; le duc de Richmond, maître général des postes,
par le marquis de Coningham; lord Ripon, lord du sceau privé, par
le comte de Carlisle.
«Six heures du soir.
»_P.-S._--Je sors du Foreign Office où je m'étais rendu pour procéder
à l'échange des ratifications, qui n'a pu avoir lieu, parce que
l'instrument envoyé de Lisbonne est tellement incorrect qu'il est
presque impossible de l'accepter. Parmi les irrégularités, je me
bornerai à vous indiquer le retranchement du préambule.
»Nous cherchons les moyens de pourvoir à cet embarras, mais jusqu'à
présent nous n'avons rien trouvé. Ce retard désagréable pour nous, et
que je vous prie de tenir secret, est une grave difficulté pour le
cabinet anglais qui espérait être en état de présenter lundi prochain
le traité au parlement.»
«Londres, le 31 mai 1834.
»M. Feuillet, qui aura l'honneur de vous remettre cette dépêche, vous
porte en même temps les trois ratifications du traité du 22 avril.
»Après avoir mûrement pesé les inconvénients que produirait le retard
dans l'échange des ratifications de ce traité, nous nous sommes
décidés à accepter l'instrument portugais, quelque incorrect qu'il
fût.
»Nous avons essayé d'ailleurs de prévenir les mauvaises conséquences
de notre détermination au moyen des deux pièces dont j'ai l'honneur de
joindre ici les copies.
»La première est une déclaration aussi explicite que possible du
ministre de Portugal à Londres, et la seconde une contre-déclaration
des plénipotentiaires des trois cours par laquelle ils prennent acte
de l'engagement solennel contracté par le plénipotentiaire portugais
de faire rectifier le plus promptement possible les erreurs commises
dans l'exécution des ratifications portugaises.
»En prenant lecture de ces deux pièces, vous serez sans doute
convaincu comme moi, monsieur le comte, que nous ne pouvions pas faire
davantage dans l'état de choses donné.
»Notre refus de ratifier aurait amené un délai qui ne pouvait pas être
de moins d'un mois; pendant ce temps les opérations de l'armée
espagnole restaient suspendues et l'auraient été même longtemps après,
puisqu'il aurait fallu attendre de Londres les ordres nécessaires pour
autoriser le gouvernement espagnol à agir. L'invitation que nous avons
transmise aux trois ministres d'Espagne, de France et de
Grande-Bretagne à Lisbonne, nous donne d'ailleurs la certitude que ce
n'est que quand ils auront entre les mains des ratifications
rectifiées que l'ordre d'avancer sera accordé au gouvernement
espagnol.
»Vous trouverez jointe aussi une copie de la dépêche que je viens
d'écrire à ce sujet à M. le baron Mortier, et j'ose espérer que vous
me trouverez justifiable de lui avoir adressé des instructions sans
attendre vos ordres. La célérité, dans cette circonstance, l'emportait
sur toute autre considération.
»Après l'échange des ratifications, nous, avons discuté le projet
d'amnistie dont il est fait mention à l'article V du traité et nous
avons arrêté la rédaction de celui que j'ai l'honneur de vous envoyer
en copie.
»La raison qui m'a particulièrement déterminé, monsieur le comte, à
consentir à l'arrangement dont je viens de vous rendre compte, est
qu'il m'a semblé urgent de donner toute valeur au traité du 22 avril.
Les difficultés ministérielles qui se sont élevées ici dans ces
derniers jours et qui, quoique heureusement arrangées pour le moment,
peuvent encore se renouveler, rendaient de la plus haute importance
pour nous que ce traité fût ratifié par le ministère actuel ou du
moins reconnu pour tel.
»Je pense que le gouvernement du roi, en appréciant cette
considération, approuvera la résolution que j'ai dû prendre.
»Vous connaissez déjà par la voie des journaux les noms de ceux qui
sont appelés à remplacer les membres sortants du cabinet anglais. Dès
qu'il était certain, comme j'avais eu l'honneur de vous le mander, que
lord Grey restait à la tête des affaires, les noms des nouveaux
ministres n'offraient plus le même intérêt.
»Il reste à savoir maintenant quel effet produira sur les deux
chambres du parlement l'arrangement ministériel. L'opinion la plus
généralement répandue est que le cabinet ne s'est pas fortifié par
l'adjonction de ceux qu'il a appelés dans son sein. Je crois cette
opinion assez fondée.»