LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY.

«Londres, le 23 avril 1834.

»Monsieur le comte,

»Il m'a été impossible de vous transmettre hier par le portefeuille le

traité que j'ai l'honneur de vous envoyer aujourd'hui[204]. La

transcription des quatre originaux, chacun en quatre langues, a exigé

beaucoup de temps, et il y a une heure seulement que nous avons pu

signer.

»Vous connaissez à peu près, par ma correspondance, quelles ont

été les difficultés de la négociation de ce traité; je pense qu'il

faut maintenant les livrer entièrement à l'oubli et ne plus s'occuper

que des résultats.

»Je suis convaincu que le gouvernement du roi apprécie les avantages

du traité qui vient d'être conclu entre les quatre puissances; mais

vous voudrez bien me permettre de vous exposer succinctement les

raisons qui m'ont déterminé à nous faire entrer dans cette alliance.

Je l'ai envisagée sous ses différents points de vue, et c'est après y

avoir mûrement réfléchi que j'ai jugé qu'elle nous offrait des

avantages réels sans aucun danger.

»Cette quadruple alliance-ci ne peut manquer certainement de faire

quelque bruit en Europe; je ne prétends pas qu'elle n'excite un

peu de jalousie de la part des grandes puissances du Nord; mais, en

réalité, je ne crois pas qu'elles s'en préoccupent au point de nous

causer plus d'embarras qu'elles ne le font depuis trois ans. Je serais

plutôt disposé à penser qu'elles mettront plus d'ardeur à nous séparer

de l'Angleterre et, par conséquent, à se montrer favorables envers

nous. Ce n'est pas notre traité qui contribuera à resserrer les liens

qui unissent les cabinets de Vienne, de Berlin et de Pétersbourg; nous

avons pu voir récemment que ces liens étaient aussi forts que

possible. Il nous sera aisé de justifier près d'eux les principes et

le but de la quadruple alliance, puisque l'état de la péninsule était

une question plus particulièrement du ressort de la politique

anglo-française. En tout, je ne puis pas me persuader que l'alliance

que nous venons de conclure, qui resserre notre intimité avec

l'Angleterre et qui place, pour ainsi dire, dans notre dépendance

l'Espagne et le Portugal, ne soit pas destinée à inspirer quelque

respect aux cabinets du Nord. Ils pourront ajouter, dans leur

pensée, la Belgique et peut-être la Suisse au cercle de notre

alliance, et dans le cas où ils ne voudraient voir dans tout ceci que

la réunion des peuples agités en ce moment par l'esprit

révolutionnaire, ils ne craindront sans doute que davantage de

provoquer les attaques d'une masse assez formidable par elle-même et

par les sympathies qu'elle entretient avec tous les autres peuples.

»En considérant le traité spécialement dans ses rapports avec

l'Espagne, nous pouvons nous rendre la justice de n'avoir pas

compromis les intérêts de cette puissance, qui nous étaient plus

particulièrement confiés. En effet, le traité ne stipule que des

conditions utiles et honorables pour l'Espagne, et si ces conditions

ne devaient pas avoir le résultat que nous en attendons (ce qui est

fort possible dans l'état actuel de l'Espagne), ce n'est pas à nous

qu'on reprochera d'avoir attiré un fléau de plus sur ce malheureux

pays, en ajoutant la guerre étrangère à la guerre civile. Le

territoire espagnol restera inviolable et cela doit être un des

principes fixes de notre politique dans la péninsule.

»Si nous jugions l'importance que le cabinet anglais attache à notre

participation à ce traité par les difficultés qu'il a suscitées sur sa

forme, nous devrions la croire assez grande, et il me semble que nous

ne nous tromperions pas, car aujourd'hui, il est évident que le

ministère anglais a soumis à notre contrôle toute sa politique dans la

péninsule; et quand même elle ne le serait pas dans la réalité autant

qu'il le croit, il nous suffît pour l'opinion publique qu'elle le soit

en apparence[205].

»Il y avait encore un point de vue sous lequel on ne devait pas

négliger d'examiner le traité: c'était celui que je considérais comme

le plus essentiel, celui enfin de son influence sur la France. J'avoue

qu'il me paraît, à cet égard, aussi irréprochable que sous tous les

autres rapports. S'agit-il de nos intérêts matériels? Nous ne sommes

engagés à rien par le fait, car si nos alliés nous appellent à

concourir à l'exécution du traité (et nous pouvons au moins douter

qu'ils le fassent, l'Angleterre consentant), nous restons maîtres de

nos résolutions, et de refuser de prendre part à toute intervention

armée, dont les mauvaises chances sont incalculables. S'il ne s'agit

que de l'amour-propre national, peut-il jamais être blessé d'un traité

dans lequel nous jouons politiquement un rôle égal à celui de

l'Angleterre, sans mettre sur pied un homme de plus et sans débourser

un sou?

»Je le répète, monsieur le comte, je ne vois rien, dans le traité de

la quadruple alliance, qui ne soit justifiable et honorable auprès de

nos ennemis et de nos amis. Si, par ses résultats, il n'a pas toute

l'utilité que nous en espérons, il ne pourra du moins jamais être

reproché au gouvernement du roi, et nous aurons fait tout ce que les

circonstances permettaient.

»Vous remarquerez que les ratifications doivent être échangées dans le

terme d'un mois, ou plus tôt si faire se peut; il ne faudra point

oublier qu'il est nécessaire d'envoyer trois ratifications dans les

trois langues espagnole, anglaise et portugaise.

»J'expédie aujourd'hui même une copie de la convention à M. le comte

de Rayneval à Madrid, et une autre à M. le baron Mortier à Lisbonne.»

[204] Voici le texte du traité tel qu'il fut signé à Londres le

22 avril 1834:

«S. M. la reine régente d'Espagne... et S. M. I. le duc de

Bragance... intimement convaincues que les intérêts et la sûreté

des deux couronnes exigent l'emploi immédiat et vigoureux des

efforts réciproques pour terminer les hostilités qui, si d'abord

elles eurent pour but de renverser le trône de S. M. Portugaise,

fournissent aujourd'hui appui et protection aux sujets et

mécontents du royaume d'Espagne; désirant lesdites Majestés

pourvoir à la fois aux moyens nécessaires pour rétablir la paix et

le bonheur intérieur, et resserrer, sur des bases réciproques et

solides, l'avenir des deux États, sont convenues de réunir leurs

forces dans le but d'obliger l'infant don Carlos d'Espagne et

l'infant dom Miguel de Portugal à quitter les domaines de ce

dernier royaume.

»En conséquence de ces conventions, Leurs Majestés régentes se

sont adressées aux Majestés le roi des Français et le roi de la

Grande-Bretagne et d'Irlande. Ces deux derniers princes,

considérant l'intérêt qu'ils doivent toujours prendre à la sûreté

de la monarchie espagnole et animés du plus ardent désir de

contribuer à l'établissement de la paix, tant péninsulaire

qu'européenne, et Sa Majesté britannique considérant en outre les

obligations spéciales qui émanent de son ancienne alliance avec le

Portugal, ont consenti d'agir comme parties dans ledit traité; à

cet effet, ces Majestés ont nommé leurs plénipotentiaires... Et

les plénipotentiaires sont convenus des articles suivants:

»I.--S. M. I. le duc de Bragance, au nom de la reine doña Maria

II, s'engage à mettre en action tous les moyens qui sont en son

pouvoir pour chasser l'infant don Carlos des domaines portugais.

»II.--S. M. la reine d'Espagne, priée et invitée par S. M. I. le

duc de Bragance, ayant en outre de très justes et très graves

sujets de reproche contre l'infant dom Miguel pour le soutien

qu'il a prêté à l'infant don Carlos d'Espagne, s'engage à faire

entrer sur le territoire portugais le nombre de troupes espagnoles

suffisant et nécessaire pour coopérer avec celles de Sa Majesté à

la sortie de don Carlos d'Espagne et de dom Miguel du territoire

portugais...

»III.--S. M. le roi de la Grande-Bretagne s'engage à coopérer en

employant une force navale pour seconder les opérations et

déterminations nécessaires d'après le présent traité.

»IV.--Dans le cas où la coopération de la France serait jugée

nécessaire par les hautes parties contractantes, S. M. le roi des

Français s'engage à faire tout ce que lui et ses très augustes

alliés détermineront d'un commun accord.

»V.--Les hautes parties contractantes sont convenues qu'en

conséquence des attributions contenues dans les précédents

articles, on procédera immédiatement à faire une déclaration

annonçant à la nation portugaise les principes et le but du

présent traité, et S. M. I. le duc de Bragance, animé du sincère

désir d'effacer tout souvenir du passé et désirant réunir autour

du trône de sa fille la nation entière, déclare son intention de

publier une amnistie complète et générale en faveur de tous les

sujets de S. M. T. F., qui, dans un temps qu'on déterminera,

rentreront dans l'obéissance; et ledit régent déclare aussi son

intention d'assurer à l'infant dom Miguel, aussitôt qu'il sera

hors des États portugais, une rente correspondant à son nom et à

sa naissance.

»VI.--S. M. la reine d'Espagne, en vertu du présent article,

déclare son intention d'assurer à l'infant don Carlos, aussitôt

qu'il sera sorti des domaines espagnols et portugais, une rente

correspondant à son rang et à sa naissance.

»VII.--Le présent traité sera ratifié et ces ratifications seront

échangées à Londres dans un mois, ou avant s'il était possible.

»FLORIDA-BLANCA, TALLEYRAND, PALMERSTON,

»MORAES-SARMENTO.»

[205] La lettre suivante de lord Palmerston est la piquante

contre-partie de cette dépêche de M. de Talleyrand. Il écrivait,

le 23 avril, à son frère sir William Temple...: «J'ai été fort

occupé, depuis le 4 de ce mois, à élaborer ma quadruple alliance

entre l'Angleterre, la France, l'Espagne et le Portugal, pour

arriver à l'expulsion de Carlos et de Miguel... Je l'ai emporté

au conseil par un coup de main, en leur enlevant le temps de

faire des objections. Je n'ai pas été aussi heureux avec le vieux

Talley (_sic_) et le gouvernement français, car ils ont fait des

objections en quantité; mais ces objections portaient toutes sur

la forme dans laquelle je leur avais proposé de se joindre à

nous. En définitive, j'ai réussi à satisfaire leur amour-propre

en leur donnant parmi nous la place qu'ils paraissaient désirer.

Je regarde ceci comme un grand coup. D'abord cela décidera

l'affaire du Portugal et servira un peu aussi à arranger celles

de l'Espagne. Mais, ce qui est d'une importance permanente et

générale, c'est que cela établit entre les États constitutionnels

de l'Occident une quadruple alliance qui servira de grand

contre-poids à la Sainte-Alliance de l'Orient...» (_Correspondance

intime de lord Palmerston_).

* * * * *

[C'est à l'époque de la signature de la quadruple alliance,

épilogue de l'ambassade de M. de Talleyrand à Londres, que se

termine le manuscrit des _Mémoires_.

M. de Talleyrand, cependant, ne revint en France qu'au mois

d'août, et il eut encore, pendant ces derniers mois à traiter des

affaires importantes. Aussi avons-nous cru devoir poursuivre

jusqu'à la fin de son ambassade le travail auquel lui-même s'était

livré pour les années précédentes. Tous les matériaux étaient là:

dépêches officielles et lettres particulières. Nous nous sommes

borné, comme M. de Talleyrand l'avait fait pour les derniers

volumes, à les classer suivant un ordre rationnel.

La correspondance particulière du prince pendant cette période a

déjà été publiée, il y a deux ans, par les soins de madame la

comtesse de Mirabeau[206]. Il eût été superflu de la rééditer

ici. Toutefois, nous avons été obligés, pour exposer aussi

clairement que possible la marche des négociations de reproduire

ici quelques-unes de ces lettres. On les trouvera aux pages 405,

406, 423, 436, 474, 476, 478 et 480.]

[206] Madame la comtesse de Mirabeau, nièce de M. de Bacourt,

avait à la mort de son oncle hérité de ses papiers, à l'exception

de ceux relatifs aux _Mémoires_ de M. de Talleyrand, qui avaient

fait l'objet d'un legs particulier. Toutefois, les documents

ayant trait aux derniers mois de l'ambassade de M. de Talleyrand

à Londres, que M. de Bacourt n'avait pas eu le temps de

coordonner et de classer, ne furent pas compris dans le legs des

_Mémoires_ et furent en conséquence attribués aux héritiers. Ces

papiers étant la suite évidente et naturelle des _Mémoires_,

madame de Mirabeau, au moment de la présente publication,

s'empressa de les remettre aux éditeurs. C'est à cette gracieuse

attention, qu'ils doivent de pouvoir compléter la teneur

primitive des _Mémoires_, et de les conduire jusqu'au terme de la

vie publique du prince de Talleyrand.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 155 / 313 题