«Paris, dimanche 27 avril 1834.
»Mon prince,
»Je profite d'un courrier qu'expédie le duc de Frias[207].--Nous avons
des nouvelles de Madrid jusqu'au 19. La presse y était mauvaise, et
l'opinion publique en général en faveur du statut royal[208].
Burgos[209] a été remplacé par Moscoso d'Altamira[210].
»En général, les nouvelles d'Allemagne indiquent une certaine
disposition des cours du Nord à rejeter maintenant la faute de tous
les délais sur le duc de Nassau et d'en exonérer le roi
Guillaume; elles tendent à faire revenir les cabinets de Londres et de
Paris sur leur résolution de ne pas reprendre les conférences et se
plaignent amèrement des événements de Bruxelles.
»Les notes pleuvent sur la Suisse: le canton de Berne va cependant
s'exécuter au sujet des réfugiés qui ont pris part au mouvement sur la
Savoie[211].
»A l'intérieur, nous n'aurons le complément d'effectif demandé pour
1835 que pour les six premiers mois. Il faudra obtenir le reste de la
nouvelle législature, nous avons été obligés de transiger avec la
commission qui ne voulait donner que trois mois sur 1835[212].
»Quesada vient d'être battu par Zumalacarreguy[213] et forcé de
rentrer à Pampelune; il a perdu deux ou trois cents hommes.
»Rodil a failli prendre don Carlos qui en a été quitte pour ses
bagages. Je ne puis trop vous redire, mon prince, combien le traité
fait bonne mine ici et combien on vous admire pour l'avoir conclu.
Appony est le seul des étrangers qui n'en ait pas encore parlé. J'ai
terminé quelques explications en lui disant que nous n'avions pas
oublié que doña Maria était petite-fille de l'empereur François.
»Pozzo paraît de méchante humeur. Il me semble cependant que
l'attitude prise en général par eux est, en attendant de regarder la
chose, comme de peu d'importance.»
[207] Alors ambassadeur d'Espagne à Paris.
[208] Constitution donnée à l'Espagne par le cabinet Martinez de
la Rosa. Elle fut promulguée le 12 juin.
[209] Don Francisco Xavier de Burgos naquit en 1778. Ayant
accepté quelques emplois du roi Joseph, il fut exilé à la
restauration de Ferdinand. Il revint en Espagne en 1817 et se fit
un nom comme polémiste dans le parti libéral. Il devint intendant
du conseil des douanes (1827) puis conseiller supérieur des
finances, ministre de l'intérieur à la mort de Ferdinand et enfin
ministre des finances.
[210] Don José Maria de Moscoso d'Altamira avait déjà été
ministre de l'intérieur en 1822. Quelques mois après il fut
destitué ainsi que ses collègues et emprisonné. De nouveau
ministre de l'intérieur en 1834, il fut remplacé en janvier 1835
par don Diego Medrano.
[211] La Suisse était à cette époque le lieu d'asile et le centre
de réunion de tous les révolutionnaires d'Europe. Vers le mois de
janvier 1834, un rassemblement d'environ un millier de réfugiés
de toutes les nations se forma dans le canton de Vaud dans le
dessein de pénétrer en Savoie et d'y proclamer la république. Le
général polonais Romarino était à la tête du mouvement. Le 2
février, plusieurs bandes en armes passèrent la frontière et
parvinrent jusqu'à Annecy mais sans provoquer aucun mouvement
parmi la population. Elles ne tardèrent pas à être attaquées et
mises en déroute par les troupes sardes. A la suite de cette
échauffourée, la Sardaigne réclama de la Suisse des mesures
contre les réfugiés; elle exigea du directoire qu'il les expulsât
et qu'il mît en jugement les Suisses qui avaient pris part à
l'expédition. Plusieurs États appuyèrent pour leur propre compte
la démarche du cabinet sarde, et le gouvernement suisse reçut des
réclamations analogues de l'Autriche, du grand-duché de Bade, de
la Bavière, du Wurtemberg, de la Confédération germanique, du
royaume de Naples, de la Prusse et même de la Russie. Il résista
d'abord, et déclara qu'une pareille sommation portait atteinte à
l'indépendance de la Suisse. Toutefois il finit par s'exécuter du
moins en ce qui concernait l'expulsion des étrangers; le canton
de Berne lui-même qui semblait le plus rebelle, et qui avait
accueilli les réfugiés polonais avec faveur, les renvoya de son
territoire. Cet incident qui émut un instant la diplomate ne fut
clos que vers le mois de juillet.
[212] Le ministre de la guerre avait, le 15 avril, déposé un
projet de loi pour ramener l'armée à son effectif de 360 000
hommes. Il demandait en conséquence des crédits supplémentaires
sur les exercices 1834 et 1835. La commission ne lui alloua que
la moitié des crédits demandés et la Chambre ratifia la décision
de sa commission (13 mai).
[213] Thomas Zumalacarreguy né en 1788, s'engagea en 1808 au
moment de l'invasion française; après la mort de Ferdinand VII,
il prit parti pour don Carlos et fut un des meilleurs généraux de
l'insurrection. Il tint la campagne pendant deux années obtint de
nombreux avantages qui rendirent son nom fameux comme chef de
partisans, mais il fut blessé mortellement au siège de Bilbao
(juin 1835).