«Londres, le 4 mars 1834.
»Monsieur le duc,
»Le ministère anglais a reçu des nouvelles de Portugal, qui
annoncent qu'un engagement sérieux a eu lieu près de Santarem, entre
les troupes de dom Pedro, et celles de dom Miguel[178]. Les dépêches
que M. le baron Mortier vous a écrites, et que je vous transmets
aujourd'hui, vous donneront sans doute des détails plus circonstanciés
que ceux que je pourrais vous mander. Mais je dois vous prévenir que
les rapports qui sont parvenus au ministère britannique, et même les
lettres des personnes attachées au parti de dom Pedro, s'accordent à
dire que cette affaire, si vantée d'abord, n'était rien moins que
décisive, car l'armée de dom Miguel, suivant les dernières nouvelles,
était à quatre lieues en avant de Santarem.
»Quoique les partisans de dom Pedro considèrent ses forces militaires
comme suffisantes pour le succès de la cause de la jeune reine,
cependant, on fait encore à Londres beaucoup d'enrôlements, des achats
d'armes et de munitions de guerre...»
[178] Le combat est du 18 février. Les troupes miguélistes
battirent en retraite après une lutte acharnée.
«Londres, le 10 mars 1834.
»J'ai reçu votre dépêche numéro 19. Vous ne devez pas douter de
l'empressement que je mettrai à prêter mon concours à M. de
Florida-Blanca lorsqu'il sera arrivé à Londres. Je voudrais espérer
que le gouvernement britannique, mieux éclairé sur les véritables
intérêts de la péninsule et débarrassé des entraves que lui imposent
les affaires intérieures de l'Angleterre, reconnaîtra enfin la
nécessité de renoncer à la neutralité qu'il a conservée en Portugal.
Je me suis toujours efforcé de le diriger dans cette voie, et je
continuerai à le faire après l'arrivée de M. de Florida-Blanca; mais,
j'avoue que, jusqu'à présent, j'ai peu d'espoir que nous atteignions
le but tant désiré par le gouvernement actuel de l'Espagne...»
«Le 18 mars.
»Je crois devoir appeler votre attention toute particulière sur le
récit de la séance de la nuit dernière à la Chambre des communes, qui
se trouve dans les journaux anglais de ce jour. Une motion de M.
Sheil[179], tendant à obtenir la remise à la Chambre de tous les
documents relatifs aux affaires d'Orient a donné lieu à une discussion
importante[180].
»Vous remarquerez sans doute avec plaisir les passages des discours de
lord Palmerston et de M. Stanley[181], qui se rapportent plus
spécialement aux relations politiques, si heureusement établies entre
la France et la Grande-Bretagne[182]. Le gouvernement du roi ne
pourra qu'être satisfait du langage des deux ministres anglais, qui
est, non seulement fort honorable pour la France, mais qui constate
d'une manière bien avantageuse pour nous, aux yeux de l'Europe,
l'union des deux pays. Cette union devait être le but de nos efforts;
sa réalisation nous a déjà procuré et nous promet encore, ce me
semble, de bien utiles résultats...»
[179] Richard Lalor Sheil, né en 1791, écrivain et homme
politique irlandais. Il fut élu député à la Chambre des communes,
devint en 1839 vice-président du bureau du commerce, et en 1846
directeur de la monnaie. En 1850, il fut nommé ministre à
Florence, et mourut l'année suivante.
[180] La motion de M. Sheil, qui aurait eu la portée d'un vote de
défiance contre le cabinet, fut repoussée malgré l'intervention
de sir Robert Peel.
[181] Édouard-Geoffroy Smith Stanley, comte de Derby, né en 1799
d'abord connu sous le nom de lord Stanley, entra tout jeune à la
Chambre des communes, devint en 1830 conseiller privé et
secrétaire d'État pour l'Irlande et ministre des colonies en
1833. Il se retira en 1834 et ne rentra aux affaires qu'en 1841,
comme ministre des colonies dans le cabinet de sir Robert Peel.
En 1852 il devint chef d'un cabinet qui ne dura que quelques
mois. Il fut de nouveau premier lord de la Trésorerie en 1858 et
une dernière fois de 1866 à 1868; il mourut en 1869.
[182] _Lord Palmerston:_ « Les relations qui unissent la France
et l'Angleterre deviennent de jour en jour plus amicales. A
mesure que les deux gouvernements se connaissent mieux, ils
s'apprécient davantage, et c'est pour moi, je l'avoue, un
véritable sujet d'orgueil et de satisfaction de songer que les
préjugés qui divisaient les deux pays sont presque entièrement
effacés.»
«Le 27 mars.
»... J'ai donné lecture à lord Palmerston de la lettre que vous avez
écrite au chargé d'affaires de France à La Haye pour l'inviter à
demander à M. le baron de Zuylen des explications sur les mouvements
qui auraient eu lieu dans l'armée hollandaise[183]. Lord Palmerston a
approuvé si complètement cette démarche, qu'il en fera faire une du
même genre à La Haye et qu'il a déjà envoyé au chargé d'affaires
d'Angleterre une note qu'il devra passer à M. de Zuylen. Cette note
reproduit à peu près les termes de la lettre dont vous avez bien voulu
m'adresser une copie.
»Je ne l'ai point détourné de donner à ses représentations à La Haye
la forme qu'il a choisie, mais je pense que votre lettre à
M. Drouyn de L'Huys[184] est préférable, et qu'il est souvent bon
d'éviter l'emploi d'une note diplomatique, dont la gravité peut
quelquefois blesser. Je suis porté à le croire, par l'exemple que je
viens précisément d'en voir. Vous avez su que le cabinet de Vienne
avait fait une réponse évasive, à peu près comme celle du cabinet de
Berlin, à la note de l'ambassadeur d'Angleterre relative aux
événements qui se sont passés dans le Luxembourg[185]. Mais, en même
temps, M. de Metternich a chargé l'ambassade d'Autriche à Londres de
donner des explications plus étendues au cabinet anglais. Ces
explications portent sur les deux faits qui ont servi de prétexte à
l'arrestation de M. Hanno, c'est-à-dire la levée de la milice et la
vente de coupes de bois dans le rayon stratégique de la forteresse de
Luxembourg. Sur le premier de ces points, M. de Metternich
soutient que le gouvernement belge était dans son tort, parce que la
levée de la milice est une question qui concerne l'autorité militaire,
et qu'à ce titre le commandant de la forteresse pouvait mettre
opposition aux mesures de l'administration belge. Quant à la vente des
coupes de bois, le chancelier d'État croit que la Belgique avait droit
d'en réclamer la jouissance, et ajoute assez ironiquement qu'à cet
égard, il ne peut pas partager l'opinion de lord Palmerston, qui, dans
le principe de la discussion, avait blâmé la réclamation des Belges.
M. de Metternich fait valoir cette dernière circonstance pour montrer
l'impartialité qu'il apporte dans l'appréciation des faits, et il
termine en exprimant l'étonnement que lui a causé la démarche faite à
Vienne par le cabinet anglais, démarche qui, dit-il, n'était motivée
par rien, puisque l'Angleterre a un ministre à Francfort, et la
Belgique, un ministre à Vienne; et que, dans l'ordre des convenances,
c'eût été un de ces deux agents qui aurait dû être chargé d'agir, et
non l'ambassade d'Angleterre en Autriche. Il règne en tout dans cette
communication de M. de Metternich un ton qui décèle toujours ses
dispositions peu bienveillantes soit pour le gouvernement anglais,
soit peut-être pour lord Palmerston seulement, et on voit que le
chancelier d'État a saisi avec empressement l'occasion de blâmer la
note remise, peut-être un peu légèrement, au cabinet autrichien par
sir F. Lamb[186].
»J'ai fait part à lord Palmerston des nouvelles de Madrid que vous
aviez bien voulu me transmettre. Il ne m'a témoigné que de la
satisfaction d'apprendre l'entrée en Portugal d'un corps de huit mille
Espagnols, et je n'ai pas cru devoir provoquer d'autres
explications[187]. Le cabinet anglais ne voit dans cette affaire que
la question portugaise, et tout ce qui peut en amener la solution lui
paraît avantageux. Nous sommes étonnés tous deux cependant que la
régente d'Espagne pût, dans sa situation actuelle, disposer d'un corps
de huit mille hommes; cela laisserait supposer que ses embarras sont
moins grands, en effet, qu'ils ne le paraissent, si je ne trouvais
pas, dans votre dépêche même, plus d'une raison de modifier cette
opinion...»
[183] Cet incident n'eut pas de suite. Le duc de Broglie, en
effet, écrivait le 31 mars: «... Les inquiétudes manifestées par
les Belges ne reposaient pas, à beaucoup près, sur des faits
positifs. Aujourd'hui, elles sont entièrement dissipées, et le
cabinet de Bruxelles convient lui-même qu'il avait trop
légèrement ajouté foi aux rapports de ses agents» (_Dépêche du
duc de Broglie à M. de Talleyrand_).
[184] Édouard Drouyn de L'Huys, né en 1805, fut nommé, en 1830
attaché d'ambassade à Madrid, puis, fut pendant trois ans, chargé
d'affaires à La Haye, et, en 1836, premier secrétaire à Madrid.
En 1840, il devint directeur des affaires commerciales au
ministère des affaires étrangères et député de Melun en 1842.
Réélu en 1848, il devint ministre des affaires étrangères la même
année, ambassadeur à Londres (1849), de nouveau ministre en 1851,
puis vice-président du Sénat, fut encore chargé du portefeuille
des affaires étrangères, de 1852 à 1855, puis de 1862 à 1866.
Rendu à la vie privée en 1870, il mourut en 1881.
[185] Un incident grave venait de se passer dans le Luxembourg.
Le gouvernement belge, se fondant sur le traité du 21 mai qui
avait consacré le maintien du _statu quo_ territorial en
Belgique, s'était mis en devoir de faire la vente des coupes de
bois d'usage et de lever la milice dans la partie allemande du
Luxembourg. Le général Dumoulin, qui commandait la forteresse de
Luxembourg, s'y opposa, et le gouvernement désireux d'éviter tout
conflit, ajourna ses projets. Toutefois, des affiches concernant
la levée de la milice ayant été apposées dans deux communes, le
général prussien Dumoulin fit enlever le commissaire belge du
district, M. Hanno, qui cependant se trouvait en dehors du rayon
stratégique, et le fit emprisonner(15 février). Le cabinet belge
s'adressa à la France et à l'Angleterre qui firent des
représentations à la diète. Celle-ci donna immédiatement des
ordres pour l'élargissement du commissaire belge, et le général
Dumoulin fut désavoué.
[186] En même temps que l'Angleterre, la France était intervenue
à Vienne au sujet de cet incident. M. de Sainte-Aulaire écrivait
qu'il avait trouvé M. de Metternich fort mal disposé par la note
que venait de lui remettre sir F. Lamb. M. de Metternich
prétendit que l'Autriche ne pouvait pas plus à tout cela que les
autres puissances. Pressé par l'ambassadeur, il convint enfin que
le procédé du général Dumoulin était blâmable, et que s'il était
au service de l'Autriche, il serait immédiatement rappelé
(_Dépêche du comte de Sainte-Aulaire au département_, 9 mars).
[187] L'intervention de l'Espagne en Portugal avait été provoquée
par l'attitude de dom Miguel qui, réfugié près de la frontière
des deux pays, avait refusé de reconnaître la reine Isabelle,
avait accueilli comme roi d'Espagne don Carlos, et lui
fournissait tous les moyens de soutenir la lutte. Le gouvernement
espagnol s'autorisa de ces faits pour envoyer en Portugal le
général Rodil, avec ordre d'assister dom Pedro (16 avril).
«Le 31 mars.
»Dans la dernière entrevue que j'ai eue avec lord Palmerston et avec
lord Grey avant le départ de ces deux ministres pour la campagne, ils
m'ont parlé d'une dépêche qu'ils venaient de recevoir de Vienne, et
dans laquelle sir Frédéric Lamb leur rendait compte d'une conversation
qu'il avait eue avec M. le prince de Metternich. Il paraît que dans
cette conversation, le chancelier d'État a jeté en avant une de ces
thèses qu'il aime à soutenir et à développer: celle-ci était sur
l'empire ottoman dont il annonçait la chute prochaine. Il en avait
trouvé la cause, disait-il, dans la religion mahométane qui a placé la
race turque sous le joug d'un absurde fanatisme, ennemi de tout
progrès, au milieu des populations européennes qui tendent toutes à se
modifier sans cesse. Appliquant cette opinion à la race arabe et sans
se soucier de la contradiction qu'elle rencontre dans les entreprises
hardies du pacha d'Égypte, M. de Metternich a déclaré cette dernière
race également incapable, par la même raison, de succéder utilement à
la puissance turque, et a ajouté qu'il fallait chercher une nouvelle
combinaison pour arrêter la catastrophe qui se préparait en Orient, ou
du moins pour tirer parti de ses conséquences.
»C'est là que se seraient bornées, ce jour-là du moins, les
confidences du chancelier d'État; mais les deux ministres anglais,
voulant pénétrer plus avant dans sa pensée, se sont efforcés de
découvrir ce que le cabinet de Vienne proposerait de substituer à
l'état actuel des choses en Turquie; et après avoir rejeté l'idée, qui
leur a paru impraticable, de l'établissement d'un prince européen à
Constantinople, ils se sont arrêtés à celle qu'un partage de l'empire
ottoman devait être l'arrière-pensée dominante de M. de Metternich. Je
n'ai pas essayé de combattre cette conviction dans l'esprit de lord
Grey et de lord Palmerston, quoiqu'il me paraisse qu'ils se sont un
peu trop laissés influencer parce que M. de Metternich a dit,
peut-être avec cette légèreté qui lui est propre; mais j'ai cru devoir
vous faire part de la conversation du chancelier d'État et de
l'impression qu'elle avait produite sur le cabinet anglais. »Les
ministres, à l'occasion des fêtes de Pâques, seront absents de Londres
jusqu'au 7 avril...»
* * * * *
Nous en étions là de nos affaires, lorsqu'un malheureux incident vint
jeter une perturbation momentanée dans la confiance que le
gouvernement anglais paraissait avoir enfin prise dans notre cabinet;
je veux parler de la démission que le duc de Broglie se crut obligé de
donner à la suite du vote de la Chambre des députés, qui rejetait le
traité conclu entre la France et les États-Unis d'Amérique[188]. On
sait que ce traité réglait les réclamations élevées depuis vingt ans
par les États-Unis pour les déprédations qui auraient été commises par
la marine française pendant les guerres de l'empire. La France s'était
engagée à payer vingt-cinq millions de francs aux États-Unis, et c'est
à cause de cette clause que le traité avait été soumis à la Chambre
des députés. Il avait été signé par le général Sébastiani à l'époque
où il était ministre des affaires étrangères; mais le duc de Broglie
eut la générosité d'en assumer la responsabilité. Une intrigue avait
été montée dans la Chambre pour faire avorter la proposition du
gouvernement; l'intrigue réussit, et le duc de Broglie donna sa
démission. Quelques lettres que je reçus de Paris à cette occasion
offrent assez d'intérêt pour que je croie devoir leur faire trouver
place ici.
[188] Traité du 4 juillet 1831.--La question tranchée par ce traité
était pendante depuis 1812. Les États-Unis demandaient soixante-dix
millions; ils finirent par accepter la somme de vingt-cinq millions,
offerte par la France et concédèrent en outre quelques réductions de
tarif pour nos vins et nos soies. Ce traité soumis à la chambre le
28 mars, fut rejeté après cinq jours de discussion par 176 voix
contre 168. Le duc de Broglie donna immédiatement sa démission.