»Madrid, le 21 février 1834.
»Mon prince,
»J'ai respecté le repos dont j'ai pensé que vous vouliez jouir pendant
votre voyage en France. J'ai pensé que vous ne m'en voudriez pas de
vous laisser un peu oublier les affaires de la péninsule. Mais
l'occasion que m'offre aujourd'hui pour vous les rappeler le départ de
M. de Florida-Blanca[176] est trop tentante, et je n'y puis résister.
»C'est hier que nous avons officiellement connu ici la réponse de lord
Palmerston à la demande de secours que dom Pedro avait adressée au
gouvernement anglais. Le sentiment qu'a fait éprouver au nouveau
cabinet espagnol la certitude que l'Angleterre ne voulait pas sortir
de son système d'inaction est une sorte de consternation. L'Espagne
est et sera encore longtemps hors d'état d'intervenir efficacement en
Portugal, et tant que dom Miguel et don Carlos se soutiendront, il n'y
a pour le gouvernement de la reine ni tranquillité ni sécurité.
»M. de Florida-Blanca est chargé de commenter ce texte et de tâcher de
faire changer la détermination de l'Angleterre. On a eu ici l'idée que
si le gouvernement anglais ne pouvait décidément pas devenir
l'auxiliaire de son alliée doña Maria, il pourrait au moins la servir
indirectement en donnant des subsides à l'Espagne. Mais je crois que
le temps des subsides est passé.
»On songe sérieusement à la convocation des cortès. C'est une
dangereuse expérience. Il n'est donné à personne d'en prévoir le
résultat; mais il est devenu impossible de ne pas la faire. Quand on
réfléchit à la tâche qu'ont à remplir ceux qui gouvernent ce pays-ci,
on est réellement près de désespérer. Voici l'énumération d'une
partie des travaux qui leur sont imposés: altérer l'ordre de
succession,--changer la forme du gouvernement,--réformer les finances
et l'administration,--étouffer la guerre civile,--pacifier un pays
voisin. Et tout cela, il faut le faire pendant une régence; et une
régence confiée à une femme!
»M. de Florida-Blanca désire que Votre Altesse veuille bien l'honorer
de sa bienveillance et le guider par ses conseils. Il en connaît tout
le prix et est bien persuadé que c'est seulement en les suivant qu'il
peut espérer quelque succès dans la mission difficile qui lui est
confiée[177]...»
[176] Le comte de Florida-Blanca partait pour Londres où il
venait d'être accrédité.
[177] Le duc de Broglie écrivait en même temps à M. de
Talleyrand:
... Le cabinet espagnol voit toujours dans la prolongation de cette
lutte (en Portugal) un des plus grands dangers qui puissent exister
pour le trône de la reine Isabelle, et comme il croit que
l'intervention de l'Angleterre peut seule y mettre un terme, il ne
renonce pas à l'espoir d'amener enfin le cabinet de Londres a
sortir de sa neutralité. M. de Florida-Blanca, qui est attendu à
Paris d'un moment à l'autre, a ordre de presser vivement à cet
égard lord Palmerston. Je n'ai pas besoin, prince, de vous prier
d'accorder votre appui et vos conseils à la légation d'Espagne dans
toutes les circonstances où vous croirez pouvoir lui être de
quelque utilité.