MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 2 avril 1834.

»Mon cher prince,

»Je suis sûre que dans ce moment vous désirez une lettre de moi;

aussi, quoique je ne sache encore rien de ce qui se décide

probablement dans ce moment au conseil où notre roi est en séance

depuis ce matin dix heures et demie, et il en est deux et demie, après

en avoir eu hier soir jusqu'à minuit, je viens gémir avec vous du

déplorable vote de la Chambre et de la séance d'hier. C'est bien grave

et bien malheureux. Je comprends que le duc de Broglie et Sébastiani

ne veulent pas rester, et quelles tristes conséquences va avoir ce

rejet du traité américain. Quelle ignorance et quelle bêtise de la

part de cette Chambre qui avait été si bien pour la loi des

associations!...

»_Trois heures_.--Le roi est encore au conseil, mais le général

Sébastiani, qui en sort, vient de me dire que c'est probablement M. de

Rigny qui sera nommé ministre des affaires étrangères. J'ignore encore

celui qui remplacera M. de Rigny à la marine. Du reste, le ministère

reste le même, ce qui était à désirer dans la circonstance actuelle.

»On dit qu'il y a déjà réaction dans la Chambre sur le vote d'hier, et

regret. Malheureusement, il n'est plus temps...»

«Le 4 avril.

»J'espérais avoir à vous mander hier que l'arrangement du ministère

était terminé, comme je le pensais lorsque je vous ai écrit le 2, ce

qui était le moins de changement possible et certainement, par

cette seule raison et dans les circonstances présentes surtout, ce

qu'il y avait de mieux. C'était bien aussi l'avis du maréchal Soult,

de Sébastiani, et, dans le premier moment, de la grande majorité du

conseil. La première pierre d'achoppement a été M. Molé, auquel il y a

eu objection par égard pour vous et l'Angleterre. Effectivement, comme

vous me le dites dans votre lettre, ce n'est que l'autorité, la

longanimité et l'esprit conciliateur de notre cher roi qui sont

parvenus, jusqu'à présent, à tenir ensemble son ministère. Les hommes

se fatiguent d'être ensemble, et ce dont on était satisfait en

commençant ne contente plus au bout d'un certain temps. Le métier le

plus difficile est celui du roi qui doit accorder et tenir ensemble

les têtes; mais il en a une qui, grâce au ciel et pour le bonheur de

notre patrie, fait face à tout. Il faut sa patience, sa force d'âme et

sa ferme volonté pour y résister. Il n'y a encore rien de fait pour le

ministère. En attendant, chacun reste à son poste...»

«Le 5 avril.

»La grande affaire du ministère est enfin terminée d'hier soir; je

joins ici le _Moniteur_ qui vous donnera toute la nouvelle

composition[189]. Ce sont des gens de talent, et j'espère que cela

marchera bien. Je suis bien aise que cela soit fini, car notre roi a

bien besoin de pouvoir se reposer un peu des fatigues de tout

genre qu'il a eues ces jours-ci. Il y a eu un oubli dans le _Moniteur_

que je vous envoie, mais qui sera réparé: c'est que Sébastiani est

nommé à l'ambassade de Naples, où il fera certainement très bien.

»Une chose qui nous choque, c'est que beaucoup de journaux anglais, et

d'autres aussi, veulent attribuer à d'autres causes et à d'autres

qu'au roi et à vous le mérite de l'union de la France et de

l'Angleterre et de la pensée de l'alliance, tandis que, comme dit

notre roi, c'est lui qui en est le père et vous le parrain. Vous devez

réclamer cet honneur, et pour vous et pour lui...»

[189] Le nouveau ministère fut constitué le 4 avril. Le maréchal

Soult, MM. Humann et Guizot conservaient leurs fonctions; M.

Thiers passait du ministère du commerce et des travaux publics à

celui de l'intérieur; M. de Rigny, du ministère de la marine aux

affaires étrangères; M. Duchâtel prit le portefeuille du

commerce, et M. Persil fut nommé garde des sceaux. L'amiral Jacob

devint ministre de la marine après le refus de l'amiral Roussin,

à qui ce portefeuille avait été offert.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 139 / 313 题