LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

«Londres, le 3 février 1834.

»Monsieur le duc,

»J'ai reçu votre dépêche sous le numéro 8. Je vous remercie de m'avoir

communiqué la pièce qui y était jointe. Sa lecture a ajouté un degré

de conviction à l'opinion que je m'étais faite sur la conduite que le

gouvernement du roi doit tenir à l'égard de la Russie, dans un moment

où cette puissance semble être dans une voie de rapprochement. Notre

position est bonne; nous devons croire à la sincérité des

protestations du gouvernement russe. Le langage uniforme que tiennent

à Londres et à Paris les ambassadeurs, et à Pétersbourg les ministres

russes, prouve le désir et presque le besoin de nous persuader:

éclairés comme nous le sommes, que risquons-nous de paraître

convaincus?

»Le fait est que les mouvements de la Russie sont arrêtés en ce

moment: il faudra qu'elle cherche longtemps un nouveau prétexte pour

amener une occasion de s'ingérer d'une manière directe dans les

affaires de l'empire ottoman; c'est sur cela que nous devons porter

notre surveillance. Le gouvernement anglais paraît être dans la même

voie, si, comme j'ai lieu de le penser, le discours de la couronne

s'exprime ainsi à l'égard de la Turquie:

»La paix de la Turquie, depuis l'arrangement qui a été fait avec

Méhémet-Ali, n'a pas été interrompue, et ne sera menacée par aucun

autre danger; le gouvernement portera son attention à prévenir tout

changement dans les relations de cet empire avec les puissances que

peuvent intéresser sa stabilité future et son indépendance.

»Je suis également fondé à croire que dans ce discours il se trouve

une phrase qui nous regarde seuls et qui est conçue à peu près dans

les termes suivants:

»Le but constant de ma politique a été d'assurer à mon peuple la

jouissance continue du bienfait de la paix; en cela j'ai été assisté

par la bonne intelligence qui a été heureusement établie entre mon

gouvernement et celui de France; les assurances que je continue de

recevoir des dispositions amicales des autres puissances du continent

me donnent confiance dans le succès de mes efforts...»

«Le 4 février.

»Je reviens de la séance royale; elle a été fort brillante. Je

m'empresse de vous adresser le discours que le roi d'Angleterre a

prononcé. La France y est nommée séparément des autres puissances; le

roi a voulu que cela fût senti, par la manière dont il a prononcé le

passage qui nous concerne spécialement; il a même fait une pause avant

de prononcer ces mots: _les assurances que j'ai reçues_[170]...»

«Le 7 février.

»Notre conférence sur les affaires de Hollande a eu lieu à la suite

d'une convocation de lord Palmerston; elle a été longue parce

que, dans la discussion des différentes opinions, on a été amené à

revenir longuement sur le passé.

»Les plénipotentiaires autrichiens ont pris l'initiative et ont

déclaré que leur cour, ne voulant rien négliger pour conduire à une

prompte conclusion l'affaire hollando-belge, les avait chargés

d'exprimer aux plénipotentiaires des autres cours le désir que la

négociation trop longtemps interrompue fût reprise; ils ont motivé

leur demande sur ce que le roi des Pays-Bas avait fait, comme il s'y

était engagé, les démarches convenues pour obtenir l'assentiment des

parties intéressées aux arrangements territoriaux, et qu'il avait, de

plus, envoyé de nouvelles instructions au plénipotentiaire néerlandais

pour renouer la négociation sur les objets restés en litige.

»Lord Palmerston a pris alors la parole et, plaçant la question où

elle était restée au 30 août, lorsque la conférence s'était séparée, a

établi que rien n'était changé depuis cette époque; que la

Confédération germanique n'avait pas acquiescé à la demande du roi des

Pays-Bas[171]; que les ministres d'Autriche et de Prusse, confiants

dans leur influence, nous avaient disposés à croire au succès de

cette démarche, mais que s'étant trompés eux-mêmes, l'importante

difficulté des limites n'était pas levée, et qu'ainsi, cette première

garantie, sans laquelle on ne peut prévoir d'issue à la négociation,

n'était pas encore donnée, et paraissait loin de devoir l'être;--qu'il

en était de même sur la question des pouvoirs du plénipotentiaire

néerlandais; qu'il avait vu M. Dedel, et qu'après lui avoir fait

remarquer que les délais de la diète privaient la conférence de la

garantie qu'elle avait demandée pour arriver à la conclusion des

arrangements territoriaux, il lui avait dit qu'après les difficultés

qui se sont toujours succédé depuis trois ans, il devait lui demander

s'il avait enfin une garantie à nous donner: par exemple, s'il avait

des pouvoirs qui l'autorisassent à signer les articles paraphés par M.

Verstolck lui-même, entre autres, l'article IX et les paragraphes

qu'il contient;--que M. Dedel lui avait répondu qu'il n'y était pas

autorisé et qu'il ne pouvait prendre sur lui de signer. Lord

Palmerston a ajouté qu'il avait été obligé de conclure que des

conférences nouvelles ne mèneraient à rien, et qu'aujourd'hui la

négociation était juste au point où elle était restée il y a cinq

mois.

»Le ministre de Prusse, M. de Bülow, a essayé de répondre et a insisté

sur la réunion de la conférence, en donnant pour raison déterminante

que le roi des Pays-Bas se servirait de notre refus auprès des

Hollandais et auprès des différents cabinets de l'Europe comme le

motif qui empêchait la négociation de se terminer.

»J'ai pu alors établir, en reprenant plusieurs des arguments très bien

développés par lord Palmerston, que négocier encore, sans avoir

l'espérance d'arriver à une conclusion définitive, était une

manière inconvenable de placer la conférence; que nous devions

toujours nous mettre d'accord avec nous-mêmes; que la séparation des

territoires, base première du royaume de Belgique, avait été arrêtée

sans aucune réserve des puissances; qu'ainsi, nous étions liés à cet

égard...; que si M. Dedel n'avait pas de pouvoirs pour signer avec

nous ce que nous nous étions engagés à faire, il n'y avait pas de

négociation utile à suivre; qu'ainsi, mon opinion était, comme celle

de lord Palmerston, qu'il fallait, pour le moment, laisser les choses

dans l'état où elles étaient; que l'action ne nous ayant pas réussi,

il fallait avoir confiance dans la puissance de l'inaction.

»Après quelques moments de silence, on s'est séparé, et cette

conférence, comme je l'avais prévu et comme je vous l'avais mandé, n'a

mené à rien. Les plénipotentiaires autrichien et prussien ont exécuté

exactement les ordres de leurs gouvernements; ils ne pouvaient pas

paraître se rendre aux observations que nous leur faisions, mais leur

silence a dû nous faire croire qu'ils trouvent nos raisons sans

réplique. Nous nous sommes séparés, sans ajournement, comme on le

ferait après une chose abandonnée...»

[170] Discours prononcé par le roi à la séance d'ouverture du

parlement. Voici le texte du passage auquel fait allusion M. de

Talleyrand:

Le but constant de ma politique a été d'assurer à mes peuples la

jouissance non interrompue du bienfait de la paix. En ceci, j'ai

été parfaitement secondé par la bonne intelligence si heureusement

établie entre mon gouvernement et celui de la France, et les

assurances que j'ai reçues des dispositions amicales des autres

puissances du continent me donnent la confiance que mes efforts

continueront d'être couronnés de succès...

[171] On se rappelle que les négociations relatives à l'affaire

hollando-belge avaient été suspendues au mois d'août précédent, à

la suite du refus par le roi Guillaume de faire auprès de la

diète et des princes de Nassau les démarches nécessaires pour se

faire autoriser à céder à la Belgique la partie du Luxembourg que

lui attribuait le traité des vingt-quatre articles. Le roi des

Pays-Bas s'était enfin déterminé à agir, mais avait essuyé un

double refus. Il crut néanmoins que devant cette preuve de bonne

volonté, la conférence accepterait de reprendre les négociations

et donna des instructions en conséquence à ses plénipotentiaires.

On va voir quel accueil on fit à Londres à sa proposition.

«Le 14 février 1834.

»Sur la demande du chargé d'affaires de Grèce, M. Skinas, la

conférence s'est réunie aujourd'hui pour examiner la proposition qu'il

était chargé de nous faire, de donner notre garantie à la troisième

série de l'emprunt grec. M. Skinas nous a exposé l'état embarrassé des

finances de la Grèce, et est entré dans de grands détails à ce

sujet... Nous savions, lord Palmerston et moi, que le prince de Lieven

avait reçu des ordres qui l'empêchaient de consentir à ce que la

garantie sollicitée fût donnée... Nous l'avons donc laissé faire

valoir les difficultés que son gouvernement faisait à l'obtention de

cette garantie. Ces difficultés sont de forme. La Russie veut qu'on

exige des comptes détaillés de l'état véritable des finances grecques;

et M. Skinas ayant promis de nous les fournir dans un temps très

court, nous nous sommes rendus aux observations de M. de Lieven, qui

ne nous engageaient qu'à un délai.

»Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que ce qui se montre dans

l'opinion de M. le prince de Lieven n'est pas le véritable motif sur

lequel elle est fondée. La Russie ne veut pas perdre un moyen d'action

qui lui reste encore sur les affaires de la Grèce. Peut-être a-t-elle

des projets particuliers dont les difficultés présentes rendraient

l'exécution plus facile. Les renseignements que vous devez avoir vous

feront juger mieux que personne de la valeur des conjectures que nous

formons ici, et vous expliqueront probablement ce qui fait que la

Russie, qui était la première, il y a un an, à demander la garantie

des trois puissances, se montre aujourd'hui difficultueuse sur ce

point...»

«Londres, le 23 février 1834.

»... Je vous remercie de m'avoir donné communication de la dépêche de

M. le maréchal Maison, par laquelle il vous rend compte de la nouvelle

convention conclue le 29 janvier, à Saint-Pétersbourg, entre la Porte

ottomane et la Russie[172]. Cette convention adoucit, à certains

égards, les conditions qui avaient été imposées à la Turquie, par le

traité d'Andrinople; mais il est difficile aussi de ne pas reconnaître

que les renonciations de la Russie ne sont pas aussi étendues qu'elles

en ont l'apparence. La Turquie est pour elle un créancier insolvable;

si elle lui fait une remise de fonds, le sacrifice n'est pas grand.

L'évacuation des principautés est une mesure incomplète, car

l'occupation de Silistrie et la route militaire conservée à travers

les provinces qui doivent être évacuées sont des garanties presque

équivalentes à celles dont la Russie a fait l'abandon par le traité du

29 janvier. Il n'y a pas dans tout ceci beaucoup de générosité ni

d'abnégation. Ce qui est surtout à regretter, c'est que le

plénipotentiaire ottoman n'ait pas stipulé dans la convention le

nombre des troupes qui devront former la garnison de Silistrie. C'est

là un point important que la Porte ottomane et l'Autriche n'auraient

pas dû négliger de faire régler selon leur intérêt commun. Vous savez

ce que c'est qu'une occupation de huit ans. L'Autriche paraît avoir

oublié qu'il y a deux mois, elle disait qu'elle ne permettrait

jamais que la Russie s'emparât d'un village turc; elle aurait bien de

la peine à trouver dans ses archives qu'une occupation de huit années

ne soit pas devenue une propriété. Il serait, dans mon opinion, utile

et grand pour la politique française et anglaise réunies de s'entendre

pour faire faire à la Porte ottomane, un emprunt qui la libérât

immédiatement, et fît rentrer les principautés et la Porte elle-même

dans leurs droits de souveraineté. Jamais le crédit de notre pays et

de l'Angleterre n'aurait été plus noblement et plus politiquement

employé...»

[172] _Dépêche du 1er février 1834_.--La convention du 29 janvier

stipulait l'évacuation par les Russes des principautés, qui

devait être effectuée avant la fin de mai suivant. Elle réglait

l'organisation de ces provinces, la quotité du tribut à payer à

la Porte, le mode de nomination des hospodars, qui seraient

choisis par le sultan sur une liste présentée par les boyards.

Les principautés auraient leur armée, leur flotte et leur

drapeau. Les sandjacks de Tcheldir et de Pasken seraient

définitivement réunis à la Turquie.

Il était accordé à la Porte une remise de deux millions de ducats

sur les six millions que le traité d'Andrinople lui avait assignés

comme contribution. Le payement des quatre millions restants

devait être effectué en huit ans, et jusqu'à complète libération

de la Turquie, la Russie devait occuper la place de Silistrie dont

les communications avec l'empire seraient assurées par une route

militaire traversant les principautés.

«Le 24 février.

»En relisant aujourd'hui ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire dans

ma dépêche d'hier sur l'utilité dont serait pour la Porte ottomane

d'être libérée, par un emprunt, des obligations qu'elle a dernièrement

contractées envers la Russie, j'ai trouvé que, pour compléter cette

idée, il fallait essayer d'associer l'Autriche au plan que je vous ai

proposé: la sûreté de ses frontières de l'est, la liberté de la

navigation du Danube, qui se trouve commandée par Silistrie, et aussi,

ses intérêts germaniques, lui font, à ce qu'il me semble, un devoir de

faire tous ses efforts pour enlever à la Russie la position que cette

puissance cherche à conserver dans les principautés. Je croirais donc

que le moment est favorable pour lui faire cette proposition, et, si

elle l'acceptait, nous trouverions pour notre compte l'immense

avantage de rompre l'unité de politique suivie par les trois

puissances du nord depuis trois ans. Cette affaire me paraît digne de

toute votre sollicitude.

»Le ministre de Suède m'a parlé hier d'une démarche faite près de

son gouvernement par le général Suchtelen[173], ambassadeur de Russie

à Stockholm dans le dessein de connaître quelle serait la conduite de

la Suède si la guerre venait à éclater entre la France, l'Angleterre

et la Russie. Le gouvernement suédois a répondu par une note qu'il

garderait la neutralité, et il a chargé son ministre à Péterbourg de

le notifier au cabinet russe... J'ai dû vous instruire de ce fait,

quoique je croie qu'il n'aura pas de suite...»

[173] Jean-Pierre, comte de Suchtelen, né en 1759, ancien

officier hollandais passé, en 1783, au service de la Russie,

devint général, puis ambassadeur à Stockholm. Il fit la campagne

de 1813 dans l'état-major de Bernadotte, revint à Stockholm après

la paix et y resta jusqu'à sa mort (1836).

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 135 / 313 题