«Londres, le 25 janvier 1834.
»Monsieur le duc,
»... Les ministres anglais partagent entièrement votre opinion sur les
avances faites récemment au gouvernement du roi par l'empereur Nicolas
et par le cabinet de Saint-Pétersbourg; ils reconnaissent avec vous
que ces dispositions si nouvelles envers la France n'ont d'autre but
que de séparer les cabinets de Paris et de Londres. On voit avec
plaisir ici que nous ne sommes point dupes de ces démonstrations, et
j'ai lieu de croire qu'on nous en tiendra compte dans l'occasion.
»Les démarches du gouvernement russe à Stockholm et les mesures de
précaution qu'il a cru devoir prendre du côté de la Baltique indiquent
des inquiétudes qu'on ne fera rien ici pour dissiper[164].
»Lord Grey m'a parlé ce matin de M. Martinez de la Rosa, comme de
l'homme qui pouvait le mieux diriger les affaires d'Espagne. Je crois
que le mécontentement du gouvernement anglais contre M. de Zéa entre
pour beaucoup dans les éloges qui sont prodigués à M. Martinez. Ceci
ne vous surprendra pas.
»Je vous remercie du mémoire que vous m'avez adressé sur la
conspiration qui a éclaté dernièrement en Grèce[165]. Il me sera
utile, lorsque nous serons appelés à nous occuper des affaires de ce
pays, ce qui, dans notre intérêt, n'est pas pressant; mais ce qui sera
sans doute le cas, lors de l'arrivée de M. Tricoupis[166] à
Londres...»
[164] Le cabinet de Pétersbourg avait sondé le gouvernement
suédois sur l'attitude qu'il prendrait en cas d'une guerre entre
l'Angleterre et la France d'une part et la Russie de l'autre
(voir page 280). Notre chargé d'affaires à Stockholm, M.
Billecocq, eut à ce sujet un entretien avec M. de Wetterstedt,
ministre des affaires étrangères de Suède, dont il rendit compte
à Paris, dans une dépêche du 4 janvier. M. de Wetterstedt déclara
«avec une émotion extraordinaire» que la Suède n'avait pris aucun
engagement, qu'elle n'était entrée dans aucune alliance et que la
Russie lui avait laissé la faculté de conserver la plus stricte
neutralité. Quelques jours plus tard, le ministre affirmait que
si pareille guerre éclatait, la Suède ouvrirait ses ports aux
navires des deux partis (_Dépêche du 10 janvier_). Deux mois
après, M. de Wetterstedt, dans un entretien avec le chargé
d'affaires anglais, reconnaissait que la Suède avait été
formellement sollicitée par la Russie d'entrer dans une alliance
contre la France et l'Angleterre, mais qu'elle n'avait promis que
sa neutralité. (_Dépêche de M. Billecocq, du 7 mars._)
[165] Une conspiration contre le gouvernement grec avait été
découverte à Nauplie, au mois de septembre 1833. Les conjurés
voulaient renverser la régence, proclamer la majorité du roi et
s'emparer du pouvoir sous son nom. L'arrestation des coupables
fit avorter l'entreprise.
[166] Spiridion Tricoupis, né en 1791, homme d'État et historien
grec. Il joua un rôle actif pendant les guerres de
l'indépendance. A l'avènement du roi Othon, il fut accrédité à
Londres (1835-1838) et y revint en 1841. Il fut ministre des
affaires étrangères en 1843, puis envoyé à Paris (1850) et encore
une fois à Londres. Il fut ministre à différentes reprises entre
1855 et 1862 et mourut en 1873.
«Le 28 janvier 1834.
»J'étais hier avec lord Grey et lord Palmerston lorsqu'ils ont appris
l'entrée du général Saldanha à Leirya. On la considère ici comme une
affaire dont tous les résultats sont importants, mais elle porte dans
ses détails un caractère de férocité qui fait désirer vivement de voir
finir la lutte dont le Portugal est le théâtre[167]. Il paraît certain
que le général Saldanha ne s'arrêtera pas à ce succès, et qu'il
doit immédiatement marcher sur Coimbre, afin de combiner ses
mouvements avec le corps d'armée du duc de Terceire. Ces nouvelles
sont du meilleur augure pour la solution d'une question dont, vous le
savez, le cabinet britannique avait été fort préoccupé depuis quelque
temps; elles répondent aux alarmes des partisans d'une intervention
immédiate en Portugal, et elles ont produit, pour le moment, la
renonciation, de la part du ministère anglais à toute idée d'action
directe et matérielle sur les affaires de ce pays...»
[167] Le général Saldanha s'était emparé, le 15 janvier, de la
place forte de Leirya située à égale distance de Lisbonne et de
Porto. Sur quinze cents hommes que comprenait la garnison, à
peine une poignée de soldats put échapper aux vainqueurs.
«Le 1er février 1834.
»Hier au soir, à dix heures, j'ai été, comme j'avais eu l'honneur de
vous le mander dans ma dépêche du matin, chez lord Palmerston. Il m'a
donné à lire la dépêche que M. de Lieven avait reçue la veille, et
dont il lui avait confié l'original. Je l'ai lue deux fois, et il m'a
ensuite permis de prendre quelques notes...
»Cette dépêche parait être la réponse à celle qui avait été écrite de
Londres par l'ambassadeur de Russie, le 27 décembre. M. de Lieven y
annonçait que lord Palmerston lui avait exprimé le désir d'arriver à
une explication franche entre la Russie et l'Angleterre. A cette
ouverture toute de conciliation, la Russie répond par des
protestations de son désir d'entretenir des relations de paix et de
bonne amitié. Quelques lignes plus bas, se trouvent ces mots:
_l'Angleterre est l'alliée naturelle de la Russie_. On observe ensuite
que, dans ses rapports avec l'Angleterre, la Russie a toujours suivi
et continuera à suivre les formes qu'elle a _graduellement_ employées
avec elle. On rappelle à cette occasion la note du 27 octobre[168],
à laquelle la Russie avait fait la seule réponse que sa dignité,
à ce qu'elle croit, lui permettait de faire; et là, on observe
apologétiquement que les notes n'ont point été provoquées par elle.
Cette observation faite, on se plaît à faire sentir que, dès qu'il a
paru une communication du gouvernement anglais, modérée par le fond et
conciliante dans les formes, on s'était empressé à faire une réponse
qui portât le même caractère, et que, d'après le désir que
l'Angleterre avait montré d'avoir des informations plus étendues, la
Russie s'y prêtait avec plaisir pour écarter tout ce qui pourrait
compliquer les rapports des deux États et nuire à leur bonne
intelligence.
»Envisagée sous ce point de vue, la demande du gouvernement anglais ne
présente aux yeux du gouvernement russe aucun inconvénient, et il y
répond volontiers.
»M. de Nesselrode donne alors des notions précises sur quelques
dispositions militaires. Il prétend que les renseignements qu'a reçus
le gouvernement britannique ne sont pas exacts, et il cherche à en
démontrer les erreurs. Les mesures militaires qu'on a signalées à
l'Angleterre ne sauraient être en aucun cas l'indice d'un système
offensif de la part de la Russie, et bien moins encore contre
l'Angleterre que contre toute autre puissance.
»Là, viennent quelques développements. On assure:
»_Premièrement_, que dans la mer Noire la flotte russe se trouve dans
le même état où elle était à son retour de Constantinople, et
qu'aucun armement nouveau n'a eu lieu depuis cette époque.
»A cela, lord Palmerston m'a fait observer qu'on n'expliquait pas
pourquoi, l'expédition terminée, on conservait des forces aussi
considérables, et que cela devait naturellement faire croire qu'on
avait quelques intentions ultérieures;
»_Secondement_, que la division cantonnée en Crimée n'est autre que
celle qui est revenue de Constantinople l'été dernier à bord de
l'escadre russe, qu'aucun renfort n'a été envoyé sur ce point, et que
les troupes réunies dans les provinces méridionales de l'empire
n'excèdent point le nombre de celles qui s'y trouvent cantonnées
depuis quinze ans;
»_Troisièmement_. Le gouvernement russe n'hésite pas à donner
l'assurance que les bruits répandus sur l'accroissement de ses forces
maritimes dans la Baltique sont dénués de fondement. M. de Nesselrode
porte le nombre des vaisseaux à vingt-sept. Ce nombre, observe-t-il,
est loin d'approcher de celui dont disposait l'impératrice Catherine
dans ces mêmes parages, et les ouvrages des îles d'Aland se bornent à
une caserne fortifiée, propre à contenir deux bataillons. Aucun
établissement maritime n'y a été formé. Ces îles n'ont, d'ailleurs,
que des ports de refuge qui sont de secours à tout le monde et qui ne
peuvent inquiéter la Suède, qui, seule, pourrait s'en alarmer;
»_Quatrièmement_, que les fortifications en Pologne n'ont pour objet
que la propre sécurité de l'empire, qui, comme on l'a vu il y a deux
ans, pouvait être menacée du côté où on les construit.
»Le gouvernement pourrait trouver des motifs d'appréhension très
légitimes dans les paroles de lord Palmerston lui-même. Ces
paroles sont, aux termes de la dépêche: »Qu'il serait dans les
intérêts de l'Angleterre de préférer voir le trône du sultan occupé
par Mehémet-Ali, changement qui substituerait la puissance arabe à
l'empire ottoman.
»Il y a dans cette citation une grande inexactitude. Lord Palmerston a
pu dire qu'il préférait voir le trône occupé par Méhémet-Ali à le voir
occupé par l'empereur de Russie. C'est là certainement le sens des
expressions employées par lord Palmerston, et ce sont, à ce qu'il m'a
dit, les expressions elles-mêmes.
»M. de Nesselrode fait ensuite quelques réflexions au sujet des
paroles prêtées à lord Palmerston, et dit que le système qu'elles
renferment aurait pour but de remplacer une puissance alliée de la
Russie par un pouvoir hostile et dangereux au maintien de la paix en
Orient. Il convient cependant que l'Angleterre n'a point agi dans le
sens qu'on lui a gratuitement attribué, mais que l'aveu qu'une
semblable pensée ait pu subsister montre plus d'hostilité aux intérêts
de la Russie que ne le sont les forts de la Vistule contre les
intérêts de l'Angleterre.
»De là, on arrive à dire que le traité du 8 juillet doit paraître bien
moins une arme offensive placée entre les mains de la Russie, qu'une
garantie morale contre les projets d'envahissement et de conquête
qu'une puissance arabe chercherait à étendre sur la Turquie d'Europe.
»A la suite de ces raisonnements, on donne l'assurance que l'acte
séparé du 8 juillet n'établit point en faveur du pavillon de guerre
russe un privilège exclusif au préjudice des autres puissances, et
que, sous ce rapport, aucune altération n'a été apportée aux
usages établis par la Porte: car la Russie, ajoute-t-on, est aussi
éloignée de l'idée de vouloir les enfreindre elle-même, qu'elle est
intéressée à ne pas les voir méconnus par aucune autre puissance.
»Viennent ensuite quelques explications sur le reproche du secret
gardé vis-à-vis des autres cours, à l'occasion de ce traité. La raison
qu'en donne M. de Nesselrode, c'est que le secret n'appartenait pas à
la Russie; qu'il appartenait uniquement à la Porte ottomane; que c'est
elle qui avait reconnu le besoin d'un traité, qui avait un intérêt
direct à cette transaction, et qu'ainsi c'était à elle à juger quand
il lui conviendrait de donner à ce document une publicité légale; la
Russie, laissant au divan la liberté la plus absolue de le publier ou
de le tenir secret. On cite ensuite (mais on n'est pas heureux dans
les citations) la convention du 22 octobre 1832, relative aux mesures
concertées entre la France et la Grande-Bretagne à l'égard de la
Hollande. On ne s'est pas rappelé que, dans cette circonstance, les
plénipotentiaires des cinq cours réunis, deux d'entre eux avaient
demandé aux trois autres s'ils voulaient prendre part aux moyens
coercitifs, et que, sur leur refus, la France et l'Angleterre avaient
déclaré qu'elles se croyaient libres d'agir séparément. Ce n'était
certainement pas là un secret.
»Ce qu'il y a de mieux dans cette note, c'est la fin, où il est
question des pourparlers actuels, qui ont lieu à Pétersbourg entre les
représentants de la Porte. En voici à peu près les termes:
»Le résultat de la mission de la Porte, que nous pouvons regarder
comme prochain, prouvera hautement que la Russie, persévérant dans le
système de conservation qu'elle a adopté envers l'empire ottoman,
tient à cœur de respecter son intégrité comme son indépendance, et de
fortifier l'autorité du sultan, au lieu d'y apporter la plus légère
atteinte. Les arrangements dont nous nous occupons avec Achmet Pacha,
et ce sont les dernières paroles de M. de Nesselrode, donneront un
nouveau poids aux explications franches qui font l'objet de la
présente dépêche.
»Voilà, monsieur le duc, une analyse bien longue de la dépêche de M.
de Nesselrode au prince de Lieven, mais je n'ai pas voulu perdre
l'occasion de vous faire connaître, si vous ne l'avez pas appris par
M. le comte Pozzo, quelle est la réponse de la Russie aux reproches
qui lui ont été faits sur le mouvement qu'elle a donné à sa politique
dans le Levant.
»En résumé, il me paraît évident que cette longue pièce russe est
essentiellement destinée à calmer les inquiétudes des cabinets de
Londres et de Paris; elle témoigne même une certaine disposition à les
satisfaire.--Mesurer le degré de confiance qu'il est convenable
d'accorder à ces démonstrations serait difficile; mais, les révoquer
absolument en doute me semblerait imprudent. Il y a de certains
caractères, tels que paraît être celui de l'empereur Nicolas, qui se
croient d'autant plus engagés qu'on leur témoigne plus de confiance...
»J'ai l'honneur de vous transmettre des dépêches de La Haye. Vous y
verrez que le roi de Hollande n'a point épuisé ses ruses dilatoires et
qu'il attribue à un des membres de la conférence un langage évidemment
contraire aux engagements pris par tous les membres dans leurs
dernières réunions. Il ne peut y avoir eu d'ambiguïté dans les
explications de lord Palmerston à M. Dedel, et je ne puis pas
croire que les plénipotentiaires représentant les trois cours du Nord
aient montré autre chose que les dispositions conciliatrices qui leur
sont ordinaires.
»La conférence, en se séparant, avait pris la résolution de ne se
réunir de nouveau que lorsqu'elle aurait reçu de la part du roi de
Hollande des ouvertures positives et acceptables d'arrangement final,
ou lorsqu'un des plénipotentiaires en ferait la proposition. C'est
cette voie qui a été adoptée pour reprendre la négociation; et nous
aurons, sans doute, mercredi ou jeudi une séance. Elle sera, suivant
toute apparence, sans aucun résultat...»
J'ai dû donner ce long extrait de la dépêche du cabinet de
Saint-Pétersbourg, parce qu'elle produisit plus tard un effet assez
sérieux et qui révèle ce trait du caractère de lord Palmerston, que
j'ai déjà indiqué dans une autre circonstance; je veux parler de la
passion personnelle qu'il mettait trop souvent dans le maniement des
affaires. Ainsi, cette dépêche russe lui causa une extrême irritation
et le poussa à prendre une mesure que je trouvai au moins maladroite,
pour ne rien dire de plus. La cour d'Angleterre avait à cette époque à
nommer un ambassadeur à Pétersbourg, en remplacement de lord
Durham[169], qui avait demandé son rappel pour cause de santé. Lord
Palmerston désigna pour le remplacer sir Stratford Canning,
sachant bien que ce choix était le plus désagréable qu'il pût faire
pour la cour de Russie. En effet, lorsqu'il eut été annoncé à M. de
Nesselrode, celui-ci ne tarda pas à faire savoir à Londres que
l'empereur verrait avec beaucoup de déplaisir qu'on envoyât sir
Stratford Canning à Pétersbourg, par la raison que ce diplomate,
lorsqu'il était ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, s'y était
montré animé des sentiments les plus hostiles contre la Russie, et
qu'ainsi, il le croyait peu propre à entretenir les bonnes relations
qu'il souhaitait voir établies entre les deux cours. Lord Palmerston
répondit, avec sa raideur ordinaire, qu'il était possible qu'un
ambassadeur d'Angleterre ait déplu à l'empereur en remplissant
consciencieusement ses devoirs et les instructions de son
gouvernement, mais qu'il ne lui paraissait pas que ce fût un motif
suffisant pour ne pas lui donner une mission à laquelle il était
appelé par ses bons services, et que, si ce choix n'était pas agréé,
le gouvernement anglais laisserait vacant le poste d'ambassadeur à
Pétersbourg. L'empereur Nicolas, à son tour, se montra fort blessé du
procédé et se décida à rappeler son ambassadeur, le prince de Lieven,
qui était accrédité à Londres depuis l'année 1812. Les deux ambassades
restèrent vacantes pendant longtemps, et les relations des deux cours
s'en ressentirent naturellement.
Je ne partageai pas la manière de voir, ou plutôt la passion de lord
Palmerston; je pensais qu'il fallait accepter les explications de la
Russie pour ce qu'elles valaient, la surveiller, mais ne point se
brouiller avec elle, tant qu'on n'était pas sérieusement résolu à lui
faire la guerre. Aussi, j'écrivis.
[168] Note du 27 octobre 1832 qui faisait part au gouvernement
russe de la convention franco-anglaise du 22 octobre. La Russie
adressa en réponse aux cabinets de France et d'Angleterre une
note que l'on trouvera à la page 41 (note).
[169] Lord Durham n'était pas ambassadeur à Pétersbourg; il y
avait été envoyé en mission extraordinaire dans le but,
prétend-on, d'offrir à l'empereur Nicolas la médiation de
l'Angleterre en faveur des Polonais. Cette mission, en tout cas,
n'eut aucun résultat. Quant à l'ambassade d'Angleterre en Russie,
qui était alors sans titulaire, elle était gérée par un chargé
d'affaires, M. Bligh.