«Londres, le 20 janvier 1834.
»Monsieur le duc,
»Je vous ai écrit à la hâte avant-hier, et vous ai exprimé l'assurance
que les bruits répandus dans le public sur la retraite du cabinet
anglais étaient sans fondement. Je persiste dans mon opinion à cet
égard. Mais s'il n'est pas question d'un changement dans le ministère,
il n'est pas moins certain qu'il s'est élevé un dissentiment assez
prononcé entre quelques-uns de ses membres, et il paraît que c'est une
intervention anglaise en Portugal qui en a été la cause. Plusieurs
ministres pensaient qu'une intervention immédiate était devenue
urgente; mais, la majorité s'étant prononcée contre cette mesure, elle
a été abandonnée pour le moment. Le dernier voyage de lord Grey à
Brighton avait été motivé par cette circonstance, et on m'assure que
le roi a partagé l'opinion de la majorité de son conseil. Vous
trouverez, du reste, dans le _Times_ de ce jour, un exposé, que je
crois assez fidèle, des principes sur lesquels s'appuyent les
partisans de l'intervention en Portugal... »
On a vu, par les extraits de ces dépêches que j'avais dû suspendre mes
démarches près du cabinet anglais pour obtenir de lui la conclusion
d'une alliance défensive entre la France et l'Angleterre. Les
difficultés que je rencontrais étaient de plus d'une sorte. On m'avait
d'abord opposé l'espoir d'un rapprochement avec l'Autriche, qu'un
pareil traité n'aurait pas manqué d'effaroucher et de rejeter plus
avant dans l'alliance russe. On m'avait fait à peu près la même
objection pour ce qui concernait la Prusse. Mais, ce n'étaient pas là
les seules entraves que je rencontrais. Il y en avait qui tenaient aux
relations extérieures de l'Angleterre; d'autres, à la situation
intérieure du cabinet. Ainsi, on redoutait, en s'engageant avec nous,
de ne plus garder la même indépendance dans les affaires de Portugal,
que l'Angleterre surveillait d'un œil jaloux et avec la ferme
résolution d'agir sans nous sur ce point de la péninsule. On craignait
aussi que si nous lui laissions pleine liberté à cet égard, elle ne se
trouvât, par là, obligée un jour de nous laisser la même liberté
d'action dans les affaires d'Espagne. Et on sait assez que, depuis la
paix d'Utrecht, l'Angleterre a toujours cherché à combattre notre
influence en Espagne. C'est une espèce d'axiome politique que je
serais tenté de croire qu'on enseigne dans les universités d'Oxford et
de Cambridge. Enfin, le cabinet anglais était ébranlé dans son
existence; il y avait des divergences parmi ses membres sur plusieurs
questions, et, pour ne rien cacher des motifs qui pouvaient l'empêcher
de former l'alliance que je leur avais proposée, je dois dire aussi
qu'il n'était pas bien rassuré sur la durée de l'existence du
ministère français. L'incident survenu au duc de Broglie avait
entretenu ses méfiances sur ce dernier point, et je vis bien qu'il
fallait, sinon renoncer à mon projet d'alliance, du moins attendre que
quelque événement, soit en Orient, soit dans la péninsule, fît
comprendre en Angleterre l'importance de cette alliance.
Il y eut d'ailleurs, à cette époque, une série de complications dans
la politique européenne, qui devaient être éclaircies avant que le
cabinet anglais se sentît mieux disposé pour le plan que je lui
avais présenté au nom de mon gouvernement.
La chute du ministère Zéa à Madrid[161] avait été considérée comme un
succès pour l'Angleterre, qui attribuait à ce ministère une soumission
entière à la France et qui se réjouit, par conséquent de le voir
remplacé par M. Martinez de la Rosa[162], qu'elle espérait diriger.
[161] M. de Zéa était tombé à la suite d'une démarche de
plusieurs capitaines-généraux qui avaient adressé à la reine
régente une _exposition_ où ils la suppliaient de renvoyer son
ministère: la question fut soumise par la reine au conseil de
régence qui décida que la retraite de M. de Zéa était nécessaire.
En conséquence, le cabinet se retira le 16 janvier.
[162] Francisco Martinez de la Rosa, né en 1789, député aux
Cortès en 1812, était devenu l'un des membres les plus influents
du parti libéral. Il devint chef du cabinet en 1822, mais fut
exilé après le rétablissement du pouvoir absolu (1823). Il revint
dans sa patrie en 1830 et devint, en 1834, président du conseil.
En 1840, il fut ambassadeur à Paris, puis à Rome (1842). En 1844,
il entra dans le cabinet Narvaez, fut de nouveau accrédité à
Paris de 1847 à 1851, devint ensuite président de la première
chambre des cortès, puis premier secrétaire d'État (1857) et
président du conseil d'État (1858). Il mourut en 1862.
D'un autre côté, le gouvernement russe essaya alors de se rapprocher
de la France et surtout de l'Angleterre, ce qui devait détourner
celle-ci de se lier trop intimement avec nous[163]. La suite des
lettres qu'on va lire fera mieux saisir la portée de ce que je
viens d'indiquer, ainsi que les événements qu'y s'y rattachent.
[163] Le maréchal Maison attirait dans sa correspondance
l'attention du gouvernement sur ce revirement du cabinet de
Pétersbourg. Il écrivait, le 31 décembre, que M. de Nesselrode
lui avait exprimé toute sa satisfaction de l'attitude adoptée par
la France dans la question d'Orient. «Quand on est si près de
s'entendre, avait-il dit, on doit finir par se rapprocher.» Le 3
janvier, le maréchal revient sur la même idée, et constate que M.
de Nesselrode lui a témoigné sa satisfaction des efforts de la
France pour consolider son gouvernement et réprimer la propagande
révolutionnaire.--Le 6 janvier, l'ambassadeur rend compte d'un
entretien qu'il vient d'avoir avec l'empereur, au cours duquel
celui-ci avait parlé de l'Angleterre avec la plus grande
violence. Il pense que le gouvernement russe, après avoir essayé,
dix-huit mois auparavant, de brouiller l'Angleterre avec la
France, cherche maintenant à brouiller la France avec
l'Angleterre (_Correspondance officielle du maréchal Maison_).