«Londres, le 3 janvier 1834.
»Mon cher duc,
»Je vous remercie de votre lettre et du projet de traité qui
l'accompagnait et que je trouve excellent. J'espère bien qu'il nous
sera utile dans quelque temps et que nous parviendrons à en faire
comprendre l'avantage au gouvernement anglais. Pour le moment, je
crois qu'il faut le laisser dormir. C'est du moins l'impression qui me
reste des conversations fréquentes que j'ai eues dans ces derniers
jours avec lord Grey et lord Holland, les deux seuls membres du
cabinet qui soient à Londres. Vous connaissez la répugnance qu'ont
toujours montrée les ministres anglais à se gêner par des liens
qui n'ont pas un but spécial et déterminé.
»A part des difficultés parlementaires qui vont être très importantes
ici dans les questions de politique étrangère, le gouvernement anglais
est encouragé dans son désir de ne rien précipiter par les dernières
dépêches qu'il a reçues de Vienne et de Berlin.
»On mande de Vienne que M. de Metternich est fort embarrassé
de son congrès auquel il ne sait que proposer pour sujets de
délibération[153]. Lord Grey conclut de là, et, ce me semble, avec
raison, que si nous faisions paraître en ce moment un acte, de quelque
nature qu'il soit, entre la France et l'Angleterre, nous donnerions
matière à Vienne pour qu'on y fît quelque chose, et pour tirer M. de
Metternich de son embarras. Cette objection, qui me paraît être très
plausible, serait encore bien plus forte si, comme l'écrit de
Berlin lord Minto, la Prusse se montre disposée à se séparer des cours
d'Autriche et de Russie, dans le cas où celles-ci lui proposeraient un
accord quelconque sur les affaires d'Orient, qui pourrait déplaire à
la France et à la Grande-Bretagne.
»Je crois donc, mon cher duc, que le moment n'est pas opportun pour
presser le gouvernement anglais. Vous devez être convaincu que je
suivrai avec soin toutes ses dispositions, et que je saisirai avec
empressement l'occasion lorsque je la jugerai favorable.
»La réunion du parlement dans le mois prochain donnera nécessairement
lieu à des discussions sur les affaires d'Orient, car il est probable
que le discours de la couronne devra en faire mention. Il serait
possible que cette circonstance obligeât le ministère à prendre une
résolution définitive, et d'ailleurs, à cette époque, le congrès de M.
de Metternich sera fini, et nous n'aurions plus à nous inquiéter de
ses délibérations...»
[153] Un congrès des représentants des puissances allemandes
avait été convoqué à Vienne par M. de Metternich pour délibérer
sur les intérêts généraux de la Confédération germanique. Il eut
à s'occuper de cinq groupes de questions:
1º Du principe que la souveraineté appartient tout entière aux
princes et non aux nations;
2º De la publicité des séances législatives;
3º Des écoles et des universités;
4º De la presse;
5º De l'accord des législations particulières avec les lois
générales.
M. de Sainte-Aulaire tenait le cabinet français au courant de la
marche de ce congrès dont les délibérations n'eurent d'ailleurs
que peu de retentissement: «On ne doute pas, écrivait-il le 28
novembre, qu'un plan ne soit arrêté entre l'Autriche et la Prusse,
mais ces deux puissances et surtout l'Autriche veulent que
l'initiative appartienne aux petits États dont l'indépendance
semblerait ainsi respectée. Les gouvernements secondaires, de leur
côté, très disposés à faire bon marché de leurs constitutions,
veulent cependant échapper au reproche de les avoir volontairement
sacrifiées, et veulent mettre leur responsabilité à couvert
vis-à-vis de leurs peuples» (_Dépêche de M. de Sainte-Aulaire au
département_).
«Le 7 janvier 1834.
»... Lord Palmerston n'est à Londres que depuis ce matin, et je n'ai
pu le voir encore; mais je sors de chez lord Grey avec lequel j'ai eu
un assez long entretien sur la question d'Orient et particulièrement
sur les rapports de l'Autriche et de l'Angleterre à l'égard de cette
question. Ce dernier point est celui que vous aviez bien voulu
m'indiquer spécialement par votre dépêche du 2 de ce mois.
»Lord Grey m'a dit qu'effectivement le prince Esterhazy était venu
plusieurs fois dans ces derniers temps, et notamment il y a dix jours,
pour l'entretenir au nom de sa cour de l'importante affaire qui occupe
si vivement tous les cabinets de l'Europe en ce moment, et lui
avait tenu, à ce sujet, un langage très satisfaisant, en l'assurant
que M. de Metternich n'avait pas d'autre but que celui de
l'Angleterre, c'est-à-dire le maintien de l'empire ottoman.
»Le prince Esterhazy, ayant ajouté qu'il était à craindre que, dans
cette occasion, le cabinet anglais ne se montrât trop soupçonneux
envers la Russie, lord Grey lui aurait répondu qu'il était peut-être
aussi à craindre que l'Autriche, de son côté, ne se montrât trop
confiante; que, d'ailleurs, le gouvernement anglais pourrait être
incessamment questionné au parlement sur les affaires d'Orient, et que
l'opinion publique s'était prononcée d'une manière tellement violente
en Angleterre contre les projets ambitieux de la Russie, que lui, lord
Grey, aurait besoin de témoignages bien évidents de la modération de
cette puissance pour calmer une irritation dont il reconnaissait que
la cause n'était pas sans fondement.
»Sur cette réponse, le prince Esterhazy ayant demandé quels seraient
les témoignages qui pourraient donner de la valeur aux assurances
répétées du cabinet de Pétersbourg, lord Grey, sans vouloir les
déterminer tous spécialement, aurait indiqué, m'a-t-il dit,
l'évacuation immédiate et complète de la Moldavie et de la Valachie,
et l'abandon, de la part de la Russie, de ce qui lui reste dû par la
Turquie, par suite du traité d'Andrinople.
»Le prince Esterhazy a promis de faire connaître à M. de Metternich
les détails de cette conversation, et a même ajouté qu'il espérait que
son gouvernement entrerait dans des idées qui lui paraissaient si
raisonnables. Le courrier du prince Esterhazy, qui portait ces
informations à Vienne, est parti il y a plusieurs jours.
»On a reçu depuis des dépêches de sir F. Lamb, qui, d'après ce qui m'a
été dit, sont entièrement conformes au langage tenu par cet
ambassadeur à M. le comte de Sainte-Aulaire[154]. D'après ces
dépêches, il annonçait que, dans une conversation qu'il avait eue avec
M. de Metternich, celui-ci, tout en lui répétant les assurances de
modération tant de fois renouvelées par la Russie, lui aurait
cependant déclaré que l'Autriche était irrévocablement décidée à ne
pas consentir à la cession d'un simple village, qui pourrait être
faite par la Turquie à la Russie. Cette déclaration me paraît,
monsieur le duc, avoir beaucoup de valeur dans la bouche de M. de
Metternich, si surtout, comme l'aurait écrit sir F. Lamb, elle a été
faite du ton le plus positif.
»Je dois ajouter que dans tout ceci, m'a-t-on dit, il n'y a pas eu la
moindre pensée de séparer la France de l'Angleterre, et que, s'il a
été fait moins souvent mention du gouvernement du roi, c'est parce que
le cabinet de Vienne a paru assuré de son concours pour tout ce qui
tendrait au maintien d'une paix honorable, et qu'enfin, c'était à
Londres que, dans ces derniers temps, l'irritation sur les affaires
d'Orient s'était montrée d'une manière plus marquée. Et, je le répète,
on n'a pas exprimé une seule fois la pensée de nous séparer de
l'Angleterre.
»Lord Grey m'a fait part aussi des dépêches qu'il a reçues il y a
quelques jours de M. Bligh[155], ministre d'Angleterre à Pétersbourg.
Il paraît que ce ministre a été fort recherché dans ces derniers temps
par l'empereur, par M. de Nesselrode, et par les principaux
personnages influents; qu'on l'a prié d'exprimer à Londres les
assurances du désintéressement absolu de l'empereur dans la question
d'Orient. On a répété, à cette occasion, les déclarations précédemment
faites au sujet du traité du 8 juillet, qui n'aurait jamais été
sollicité que par la Turquie, et que toutes les pensées de l'empereur
avaient pour but le maintien de l'existence de l'empire ottoman.
»M. le prince de Lieven, que j'ai vu fréquemment pendant le séjour que
je viens de faire à Brighton, m'a tenu absolument le même langage, et
j'ai pu remarquer que la cour de Russie attachait beaucoup d'intérêt
en ce moment à rassurer la France et la Grande-Bretagne sur les
projets d'envahissement qu'on lui attribue.
»Il me semble qu'on peut conclure de tous ces faits que, sans partager
la confiance aveugle de M. de Metternich dans la Russie, il serait
convenable de ne pas repousser les avances que cette puissance essaye
de faire.
»Du reste, M. de Lieven ne m'a pas caché qu'il redoutait beaucoup
l'effet que produiraient à Pétersbourg les articles récemment publiés
dans les journaux anglais et français contre la Russie. Il m'a dit, à
ce sujet: «L'empereur est jeune et peu accoutumé à supporter des
injures de ce genre. Il se sera peut-être trouvé à Moscou quand
ces journaux lui seront parvenus, et comme c'est dans cette ville
qu'existe le foyer le plus puissant du parti qui pousse à la guerre,
il est à craindre que les injures de ces journaux n'aient créé de
grandes difficultés au parti raisonnable à la tête duquel se trouve le
comte de Nesselrode, qui s'efforce toujours de ramener à la
modération.»
»Je n'ai pu que regretter avec M. de Lieven, qu'en Russie, on comprît
si mal la liberté de la presse, sur laquelle on devrait voir, si l'on
était juste, que les gouvernements constitutionnels ont bien peu
d'influence...»
[154] Les dépêches de M. de Sainte-Aulaire confirment en effet
celles que sir Frédéric Lamb envoyait à son gouvernement. Il
écrivait le 12 décembre que le cabinet autrichien avait été fort
satisfait des ouvertures de lord Palmerston; qu'il avait répondu
que l'Autriche et l'Angleterre avaient le même intérêt et les
mêmes vues dans la question d'Orient, mais que l'Autriche
marchait avec la Russie à qui l'Angleterre ne se fiait pas, et
que l'Angleterre marchait avec la France à qui l'Autriche ne se
fiait guère: qu'en conséquence l'Angleterre devrait accepter la
garantie de l'Autriche à l'égard de la Russie et que l'Autriche
accepterait alors la garantie de l'Angleterre à l'égard de la
France (_Correspondance officielle de M. de Sainte-Aulaire_).
[155] Sir John Duncan Bligh, né en 1798, d'abord attaché
d'ambassade à Vienne en 1820, secrétaire de légation à Florence.
Il alla ensuite à La Haye, puis à Pétersbourg en qualité de
chargé d'affaires, devint ministre à Stockholm et enfin à Hanovre
(1838).
«Le 10 janvier 1834.
»J'ai lu avec un grand intérêt la dépêche que vous m'avez fait
l'honneur de m'écrire sous le numéro 2, ainsi que la copie de celle de
M. de Sainte-Aulaire, qui y était jointe[156]. Cette dernière
renferme des détails curieux et de précieuses indications. J'ai fait
usage avec discrétion de quelques-unes d'entre elles dans les
entretiens que j'ai eus depuis hier avec lord Palmerston et avec lord
Grey. En insistant près de ces deux ministres pour connaître d'une
manière plus précise encore l'état des relations de ce gouvernement-ci
avec celui d'Autriche sur les affaires d'Orient, j'ai provoqué des
explications qui me paraissent satisfaisantes.
»Il résulte pour moi de ces explications la conviction entière que,
depuis trois mois, il y a eu beaucoup de pourparlers, de tentatives de
rapprochement entre le cabinet de Londres et celui de Vienne, et que
la question d'Orient en a fait le principal objet[157]; mais que,
jusqu'à la dernière conversation entre lord Grey et le prince
Esterhazy, dont j'ai eu l'honneur de vous rendre compte par ma
dernière dépêche, on n'a pas cherché à donner une forme aux vues qui
sont partagées par les deux gouvernements.
»En indiquant assez légèrement à lord Palmerston que j'avais
connaissance des relations plus intimes qui avaient eu lieu récemment
entre sir F. Lamb et le prince de Metternich, je l'ai amené à me
communiquer les dernières dépêches de cet ambassadeur, et il a, après
notre conversation, et devant moi, donné l'ordre que des copies de ces
dépêches fussent envoyées à lord Granville qui vous les montrera.
Vous y retrouverez des récits analogues à ceux de M. de
Sainte-Aulaire.
»Cette démonstration pleine de franchise a été accompagnée de
l'assurance réitérée que tout, dans cette affaire, se ferait
complètement de concert avec la France; j'ai reçu à cet égard, et
séparément, la parole de lord Grey aussi bien que celle de lord
Palmerston. Il me paraît assez probable que la pièce mentionnée par M.
de Sainte-Aulaire comme ayant été portée par sir F. Lamb à l'empereur
d'Autriche doit être la copie des instructions envoyées à lord
Ponsonby. On aura voulu par là convaincre l'empereur que les vues de
l'Angleterre sur l'Orient se rapprochaient de celles de l'Autriche.
»Du reste, je serais assez porté à croire que les premières démarches
dans cette affaire ont pu venir de Londres; et ce qui me le fait
supposer, ce sont les plaintes qui m'ont été exprimées contre M. de
Metternich et contre la froideur qu'il a longtemps témoignée sur la
question d'Orient, dont il paraissait vouloir abandonner toute la
direction à la Russie. Il ne serait pas impossible non plus que lord
Palmerston, à qui les cabinets reprochent d'avoir eu, dans quelques
circonstances, un langage un peu hautain, eût jugé convenable de se
rapprocher du cabinet de Vienne, qui n'avait pas été un des moins
irrités contre le ton de ses communications. Je crois, d'autre part,
que le cabinet anglais reconnaît la justesse des reproches qui lui
sont adressés aujourd'hui sur sa conduite de l'année dernière dans les
affaires de Turquie. Il sent que, s'il avait adopté le plan que nous
lui avions proposé avant l'arrivée des Russes à Constantinople, il
aurait empêché beaucoup de mal. Ce plan, vous le savez, faisait entrer
l'Autriche dans nos efforts communs, pour arrêter les malheurs qui
menaçaient alors le sultan; vous en trouverez les traces dans mes
dépêches des 8, 28 et 31 janvier 1833[158].
»J'aime à croire que maintenant le gouvernement anglais, animé par le
sentiment de cette faute politique, suivra avec plus de zèle et de
persévérance la ligne qu'il a adoptée en Orient...
»Les ouvertures faites par lord Grey, en réponse aux communications du
prince Esterhazy, devront nécessairement amener M. de Metternich à
s'expliquer nettement sur ses propres intentions. Il appréciera sans
doute la valeur de la démarche de l'Angleterre, qui a été dictée par
une parfaite convenance, car lord Grey a dit franchement à
l'ambassadeur d'Autriche que l'Angleterre désirait faire passer par le
cabinet de Vienne la demande des garanties qu'elle réclame de la
Russie, parce que cette voie indirecte ôtait à cette demande toute
apparence offensante pour l'amour-propre russe.
»Il me paraît, monsieur le duc, que nous aurions à nous féliciter si à
Pétersbourg on se déterminait à céder sur quelques-uns des points mis
en avant par lord Grey, tels que le licenciement de l'armée de
Valachie et de Moldavie, et la dislocation de celle de Crimée. Le
gouvernement du roi trouverait devant les Chambres, aussi bien que le
cabinet anglais devant le parlement, des moyens de défense dans ces
faits, s'il était attaqué, et d'ailleurs, ils nous offriraient un
temps de repos pour mieux concerter les mesures que l'état incertain
de l'Orient rendra inévitablement nécessaires dans un temps donné.
»Dès aujourd'hui, je pense que nous ne devons négliger aucune occasion
de convaincre la cour d'Autriche de notre intention d'agir avec
elle et avec la Grande-Bretagne dans cette affaire, et ne pas laisser
supposer que nous croyons qu'il y a eu quelques propositions faites à
notre insu. La dépêche de M. de Sainte-Aulaire présente M. de
Metternich comme disposé à entrer dans un concert commun des quatre
cours. Peut-être que plus tard, le refus de la Russie, s'il a lieu, de
céder sur les garanties qui lui sont demandées en ce moment, amènerait
le chancelier d'État à consentir à une triple alliance. Nous sommes
dans une très bonne voie, qui ne peut que s'améliorer...»
[156] _Dépêche du comte de Sainte-Aulaire du 25 décembre._
L'ambassadeur rend compte d'un entretien qu'il vient d'avoir avec
M. de Metternich. M. de Metternich pense que le traité du 8
juillet entre la Russie et la Porte prépare une épouvantable
catastrophe que l'Europe doit s'appliquer à prévenir et qu'elle
ne pourra prévenir que par une action commune précédée d'un
concert commun. Il propose, en conséquence, l'ouverture d'une
conférence. M. de Tatitscheff au contraire, ne veut entendre
parler que d'une action commune à Alexandrie pour intimider
Méhémet-Ali, et M. de Sainte-Aulaire en conclut que l'Autriche et
la Russie sont en dissentiment complet sur les affaires d'Orient.
L'Autriche, ajoute-t-il, appelle l'Europe à son aide; elle
acceptera le premier appui qui lui sera offert. M. de Metternich
lui a dit en présence de M. de Tatitscheff: «Affirmez à l'amiral
Roussin qu'il n'existe pas entre nous le moindre dissentiment et
que la politique de l'Autriche est parfaitement identique avec
celle de la France dans les affaires d'Orient.»--M. de
Sainte-Aulaire annonce ensuite que sir Frédéric Lamb a été chargé
par M. de Metternich de proposer à son gouvernement d'accéder à
une profession de foi des quatre puissances relative aux affaires
d'Orient, qui prendrait la forme soit d'un traité, soit d'une
déclaration commune et qui deviendrait la base d'un droit public
européen.
[157] M. de Sainte-Aulaire signalait également à Paris
l'influence croissante de sir Frédéric Lamb à Vienne (_Dépêche du
12 décembre_). Il affirmait que l'ambassadeur anglais
s'efforçait, conformément aux ordres de son gouvernement, de
placer l'Angleterre entre la France et l'Autriche (_Dépêche du 25
décembre_). Enfin, le 5 janvier il déclarait qu'il se passait
entre sir Frédéric Lamb et M. de Metternich quelque chose qu'on
voulait lui cacher. (Voir également sur ce point une dépêche du 2
janvier du duc de Broglie à M. de Talleyrand. Appendice, p. 509.)
[158] Voir pages 110 et 114. La dépêche du 8 janvier n'est pas
reproduite dans les _Mémoires_.
«Le 12 janvier 1834.
»En lisant les journaux français du 9 de ce mois, j'y ai remarqué un
article tiré de la _Gazette d'Augsbourg_ du 5, qui ne vous aura pas
échappé et qui a été répété par tous les journaux d'Angleterre. Le
correspondant de la _Gazette d'Augsbourg_, en faisant mention d'un
traité conclu entre la Russie et l'Autriche pour garantir l'existence
de l'empire ottoman, même dans le cas où la dynastie régnante
viendrait à s'éteindre, mais avec l'exclusion de Méhémet-Ali, ajoute
que le prince de Metternich a communiqué les dispositions de ce traité
à sir Frédéric Lamb, qui les a approuvées dans les termes les plus
positifs[159].
»Quelque rassuré que je dusse être par les déclarations des ministres
anglais, dont j'ai eu l'honneur de vous rendre compte par mes
dernières dépêches, la condition de l'exclusion de Méhémet-Ali, que je
savais être de nature à toucher le cabinet anglais, a élevé quelque
doute dans mon esprit, et j'ai cru devoir réclamer encore de nouvelles
explications de lord Palmerston et de lord Grey. En conséquence, je
les ai revus hier, et je dois vous répéter que leur langage est aussi
précis et aussi explicite que dans nos entretiens précédents. Sans
qu'il ait été question récemment entre nous du pacha d'Égypte, je ne
puis cependant pas négliger de vous dire que le gouvernement du roi ne
saurait apporter assez de ménagements pour ôter tout soupçon au
gouvernement anglais sur la nature des relations qu'il peut entretenir
avec ce pacha. Je suis à peu près certain qu'ici on nous suppose
toujours des arrière-pensées sur ce point.
»Lord Palmerston m'a dit qu'il avait expédié à Paris les dépêches de
sir Frédéric Lamb, qui doivent vous être montrées; mais il m'en a
donné à lire une nouvelle qui était arrivée le matin et dans
laquelle cet ambassadeur annonce que, d'après les conversations qu'il
a eues, ainsi que M. de Sainte-Aulaire, avec le prince de Metternich,
il a acquis la conviction que le chancelier d'État ne cherchait qu'à
détacher les cours de France et d'Angleterre l'une de l'autre. Je ne
sais point jusqu'à quel point cette observation de sir Frédéric Lamb
est fondée, mais elle me paraît être une indication qui peut n'être
pas inutile.
»Vous trouverez dans _the Globe_ d'hier soir un long article qui par
tout son ensemble offre un nouveau témoignage de la sincérité des
assurances que j'ai reçues depuis trois jours. Ce journal ministériel
insiste avec une force vraiment remarquable sur la nécessité de
l'union de l'Angleterre et de la France...»
[159] Voici cet article: La question orientale avait pris dans
ces derniers temps une tournure qui menaçait sérieusement le
repos de l'Europe. Le traité conclu entre la Russie et la Porte
ottomane avait donné une vive inquiétude à l'Angleterre dont la
politique est principalement dirigée dans l'intérêt de son
commerce et de son industrie, tandis que la France craignait de
perdre l'influence qu'elle avait acquise à Constantinople par
suite des démonstrations énergiques de l'amiral Roussin. De là,
le froid survenu dans les relations de la Russie avec
l'Angleterre et la France... Afin d'éviter un pareil conflit, le
cabinet de Vienne qui, dans ces dernières années, a agi avec tant
d'énergie pour conserver la paix générale et le _statu quo_
européen, s'est adressé au cabinet de Pétersbourg avec lequel il
se trouve, depuis les négociations de Munchengrætz, dans des
relations d'intimité qui rappellent celles qui existaient entre
eux lors de la guerre de Napoléon. La réponse du cabinet russe a
été des plus satisfaisantes sous tous les rapports, et on assure
qu'il vient d'être conclu un traité entre les deux cours par
lequel elles auraient garanti l'existence de l'empire turc même
pour le cas où la dynastie actuellement régnante viendrait à
s'éteindre mais avec l'absolue exclusion de Méhémet-Ali. On
assure que le prince de Metternich a communiqué, il y a deux
jours, les dispositions de ce traité à l'ambassadeur
d'Angleterre, sir F. Lamb, et que celui-ci a approuvé dans les
termes les plus positifs une négociation qui ne peut que produire
les résultats les plus heureux, et qui donne de nouveaux titres à
la reconnaissance de tous les amis de l'ordre et de la paix au
grand homme d'État qui dirige avec tant de sagesse les affaires
de l'Europe, et qui nous a si longtemps préservés des horreurs de
l'anarchie, et de la guerre.
[_Confidentielle._]
«Londres, le 13 janvier 1834.
»Mon cher duc,
»Les journaux vous disent malade. Le _Temps_ va même jusqu'à parler de
démission. Rassurez-moi sur votre santé; je ne crois pas à la
démission; je n'en veux pas. Écrivez-moi quelques lignes que je puisse
montrer à lord Grey, car il paraît un peu surpris de ce qui s'est
passé à la tribune entre vous et M. Bignon[160]. Le cabinet anglais
craint d'être parlementairement gêné par un langage qui ne serait
pas identiquement le même à Paris et à Londres sur la question
d'Orient. Il est donc tout à fait nécessaire que je puisse satisfaire
lord Grey par quelque explication qui vaudrait mieux que celle du
_Journal des Débats_, et qu'il vous serait plus commode de faire
passer par moi, que de donner à la tribune...»
[160] Louis-Pierre-Édouard, baron Bignon, né en 1771. Il entra de
bonne heure dans la diplomatie, fut en 1797 secrétaire de
légation à Berne, puis à Milan (république cisalpine) en 1799, et
à Berlin (1800). En 1802, il devint chargé d'affaires, puis
ministre à Cassel (1804). En 1806, il fut chargé de
l'administration des provinces prussiennes. En 1809, il fut nommé
administrateur général de l'Autriche. De Vienne, il alla à
Varsovie comme ministre plénipotentiaire. Pendant les Cent-jours,
il fut sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères, et reçut
le 22 juin, pour quelques jours, la direction de ce département.
M. Bignon fut élu député en 1817 et fut constamment réélu
jusqu'en 1837. Il fut alors nommé pair de France et mourut en
1841.