»Paris, le 16 janvier 1834.
»Mon prince,
»Voici les faits, je les soumets à votre sagesse:
»Mercredi dernier, 8 janvier, on est venu à la discussion du
paragraphe 16 de l'adresse. Ce paragraphe nous était annoncé comme
dirigé spécialement contre le ministère. Dans mon opinion, au
contraire, rien n'était plus aisé que de montrer qu'il contenait
l'approbation la plus éclatante de notre système depuis trois ans. M.
Bignon est venu, _au nom de la commission,_ expliquer ce paragraphe
dans un sens parfaitement raisonnable, parfaitement conforme à mon
opinion; puis ensuite, il a fait un long discours sur l'état général
de l'Europe, discours qui contenait, comme vous l'avez pu voir,
beaucoup de choses raisonnables, et beaucoup d'autres follement
exagérées.
»Je suis monté à la tribune après lui, et j'ai pris acte, en y
adhérant, de ce qu'il avait dit, _au nom de la commission_, me
proposant d'en tirer parti le lendemain et de prouver que notre
système prévalait d'un commun accord sur celui de nos adversaires
habituels. Quant au discours même de M. Bignon, je n'en ai rien
dit, sinon que ne contenant aucune attaque contre le gouvernement, il
ne provoquait de ma part aucune réponse. J'ai terminé en remerciant M.
Bignon de la modération de son langage _envers nous_.
»Le lendemain, j'étais gravement indisposé, tellement même, que j'ai
longtemps hésité si j'irais à la Chambre, j'ai fait cependant effort
sur moi-même. A mon arrivée, j'ai trouvé toute la Chambre en rumeur.
On avait étendu l'adhésion que j'avais donnée aux explications de la
commission, on l'avait étendue, dis-je, au discours de M. Bignon, sur
lequel je n'avais rien dit du tout. Les imaginations avaient pris feu,
tout le monde était convaincu que nous allions dans huit jours être en
guerre avec toute l'Europe. Attaqué violemment par M. Mauguin, je me
suis vu obligé de rectifier l'erreur universelle, de faire remarquer à
quoi j'avais adhéré et de rassurer les esprits. Malheureusement, je
vous le répète, j'étais trop malade pour avoir possession du mien. Au
moment où je pris la parole, je fus saisi d'un éblouissement tel, que
je fus obligé de me cramponner à la tribune et que je faillis me
trouver mal. Dans cette disposition, j'allai au plus pressé; je
répondis sans trop savoir ce que je disais; j'expliquai le traité du 8
juillet en particulier, sur lequel on avait dit cent sottises; mais en
montrant qu'on n'en saisissait ni le sens, ni la portée; je ne pus pas
montrer suffisamment quels étaient ses vrais dangers, quel en était le
vrai caractère. Je fus obligé, je vous le répète, de couper court, et
de finir volontairement, sous peine d'être interrompu par un
étourdissement complet. En descendant de la tribune, je me mis au lit,
et on me saigna abondamment.
»Le résultat de tout ceci, je ne me le dissimule point, est très
fâcheux pour moi et très fâcheux pour les affaires. Bien que je n'aie
rien fait ni dit de précisément répréhensible, il vaudrait mieux, je
crois, que le roi eût sous la main un autre ministre des affaires
étrangères. Mais cela n'est pas, et ma retraite décomposant le
ministère tout entier, j'ai consenti à rester. Si vous voulez vous
faire mettre sous les yeux le _Moniteur_ du 9 et celui du 10, vous
saisirez maintenant parfaitement ce qui s'est passé. J'aurais mieux
fait de ne pas m'emparer des explications données par M. Bignon au nom
de la commission, puisque je me sentais déjà indisposé le 8. J'aurais
mieux fait d'éviter toute discussion. Voilà ma faute. Je ne prétends
point l'excuser. Tout le reste a été fatal et inévitable. Si j'avais
été maître de moi-même le lendemain, au lieu de finir par un échec
pour moi, la discussion aurait fini par la défaite la plus signalée
que nos adversaires eussent essuyée depuis longtemps.
»Vous pouvez faire, mon prince, de tous ces détails, tel usage que
vous voudrez. Je n'ai rien à cacher, rien à dissimuler, rien à
justifier. J'ai eu tort, me sentant indisposé déjà, de jouer gros jeu;
j'ai eu tort de perdre. Voilà tout ce que je puis dire...»