«Londres, le 9 septembre 1833.
»Monsieur Je duc,
»La reine doña Maria et Sa Majesté la duchesse de Bragance ont
débarqué hier à Portsmouth, venant du Havre, à bord d'un bateau à
vapeur frété par un agent de dom Pedro. La jeune reine a reçu les plus
grands honneurs à son débarquement; les lords de l'amirauté qui se
trouvaient à Portsmouth se sont empressés de lui présenter leurs
hommages, ainsi que toutes les autorités civiles et militaires. Elle
est invitée à se rendre à Windsor, où il paraît qu'elle passera trois
ou quatre jours. En tout, on met une espèce d'affectation dans la
bonne réception qu'on fait à doña Maria en Angleterre; il est aisé
d'en deviner le but, et le _Times_, dans un article de son numéro de
ce matin, ne laisse aucun doute à cet égard...»
«Le 9 septembre 1833.
»Mon cher duc,
»Voici le parlement dissous, les ministres anglais sont à la campagne,
et la conférence ajournée de fait jusqu'à ce qu'il plaise au roi de
Hollande de répondre et de céder. Il ne paraît disposé ni à l'un ni à
l'autre, et nous ne faisons rien qui vaille ici.
»Je crois donc le moment opportun pour obéir aux médecins qui jugent
le changement d'air nécessaire pour me remettre de mon terrible rhume.
Ma famille me presse de me rendre à Paris, où le triste état de mon
frère exige des mesures qu'on ne croit pas pouvoir prendre sans moi,
et mes affaires personnelles, enfin, sont trop en souffrance depuis la
mort de l'homme qui les gouvernait depuis vingt-cinq ans pour que je
puisse les laisser plus longtemps à l'abandon.
»L'état des choses me paraissant ne pas réclamer aujourd'hui d'une
façon particulière ma présence ici, je viens vous demander un congé
dont la durée dépendrait du plus ou moins d'importance dans les
affaires politiques. Je prie votre amitié de vouloir bien me
l'accorder sans délai, car je sens que ma santé a besoin de quelque
repos.
»Je suis porté à croire que le roi des Pays-Bas trouvera moyen de nous
faire attendre longtemps sa décision; mais, lors même qu'il se
résignerait prochainement, ce n'est plus par des négociations plus ou
moins habiles qu'on l'y déterminera; la force des choses, les
avantages évidents que nous avons assurés aux Belges par notre
convention du 21 mai, et qui dureront autant que le provisoire,
pourront seuls décider le roi Guillaume à signer. La démarche de la
diète de Francfort à La Haye et notre refus de continuer ici une
négociation oiseuse aussi longtemps que le roi des Pays-Bas y
apportera des arrière-pensées, ont été deux excellentes mesures. Tout
est donc bien préparé. Tout ce qui était difficile et utile à faire
est fait. C'est maintenant au temps, et au temps lui seul, à achever.
Ma présence ici n'en hâterait ni la marche ni l'action.
»Si, par impossible, les premières réponses de Hollande étaient assez
favorables pour me donner la certitude que le traité définitif
pourrait être conclu dans le mois de septembre, je me ferais un devoir
de ne profiter de mon congé qu'après la signature du traité; mais
cette chance est si peu vraisemblable qu'il est presque inutile de
l'admettre...»
«Le 11 septembre 1833.
»... J'ai lu avec un grand intérêt la dépêche de M. le comte de
Rayneval du 30 août, dont vous avez bien voulu me transmettre une
copie, et j'ai déjà fait usage de ce qu'elle contient, dans mes
conversations ici[144].
»M. Georges Villiers, à son passage par Paris, en se rendant en
Espagne, vous aura communiqué les vues de son gouvernement sur l'état
de la péninsule; il en avait reçu l'ordre de lord Palmerston. Il est
chargé de la réponse du cabinet anglais à la dernière note de M. de
Zéa, qui, comme vous le savez déjà, ne portait que sur deux points:
l'occupation des forts de Lisbonne par des troupes britanniques, et le
débarquement de ces mêmes troupes pour protéger les sujets anglais
dans le cas où, par suite d'un conflit à Lisbonne même, ils auraient
besoin d'une protection. Sur le premier point, vous êtes instruit que
le cabinet espagnol a eu pleine satisfaction. Quant au second, lord
Palmerston a répondu que rien ne pourrait empêcher l'amiral anglais
d'employer tous les moyens qu'il possédait pour protéger les intérêts
britanniques s'ils étaient menacés, et qu'à cet égard il avait reçu
des instructions formelles. Aux deux articles que j'ai indiqués
ci-dessus, M. de Zéa avait joint des protestations d'amitié auxquelles
lord Palmerston a répondu par des assurances du même genre. Du reste,
vous serez informé sur ces questions beaucoup mieux par votre
conversation avec M. Villiers, que je ne pourrais le faire par ma
correspondance.
»Les nouvelles de Portugal, qui vous seront données par les journaux
anglais d'aujourd'hui, montrent que les affaires de ce pays touchent à
une crise, sinon décisive, du moins très importante. Les forces de dom
Pedro et de dom Miguel se balancent à peu près, et il est impossible
de prévoir quelle sera l'issue de la lutte. La reine doña Maria
restera jusqu'au lundi 15 à Windsor, d'où elle retournera à
Portsmouth; on annonce son départ de ce port pour Lisbonne comme très
prochain; mais vraisemblablement elle ne partira pas avant qu'on ait
reçu l'assurance qu'elle ne courra aucun danger dans sa capitale...
»Je crois que, sans attacher une importance exagérée au voyage de
l'empereur Nicolas, il ne sera pas inutile d'en surveiller
attentivement les suites. Le retour de M. de Metternich à Vienne et de
M. Ancillon à Berlin mettra M. de Sainte-Aulaire et M. Bresson en
position de vous communiquer quelques informations à ce sujet; je vous
serai particulièrement obligé de me les faire connaître...»
[144] M. de Rayneval, dans cette dépêche, rend compte d'un
entretien qu'il venait d'avoir avec M. de Zéa sur l'éventualité
de la médiation franco-anglaise en Portugal. Notre ambassadeur
n'avait pas caché à M. de Zéa que les deux puissances médiatrices
n'avaient pas été sans élever quelques doutes sur la sincérité du
cabinet espagnol. Le ministre protesta vivement; toutefois il
refusa d'indiquer les conditions qu'il proposerait dans
l'arrangement à intervenir en Portugal. Si dom Miguel triomphait,
l'Espagne promettait de ne laisser porter aucune atteinte aux
intérêts anglais, mais elle demandait une garantie égale de la
part de l'Angleterre en cas de succès de dom Pedro. M. de Zéa
insistait sur la modération du gouvernement espagnol qui, avec
quelques milliers d'hommes pourrait faire pencher la balance en
faveur de son candidat. M. de Rayneval terminait en disant que le
cabinet espagnol avait renoncé à l'idée d'exclure en même temps
les deux frères car le succès de dom Miguel lui paraissait
assuré.
«Le 18 septembre 1833.
»J'ai reçu la lettre par laquelle vous m'annoncez que Sa Majesté a
bien voulu m'accorder l'autorisation de me rendre en France. Je
voulais profiter immédiatement de cette autorisation, et j'avais
l'intention de partir le 20; mais Sa Majesté le roi d'Angleterre
m'ayant fait l'honneur de m'inviter à passer trois jours à Windsor,
j'ai dû retarder mon départ. Je ne reviendrai de Windsor que le
dimanche 22, et je partirai le 24, pour être rendu à Paris le 27.
J'aurai soin, avant de quitter Londres, de présenter M. de
Bacourt, comme chargé d'affaires, à lord Palmerston, ainsi que vous me
l'avez recommandé.
»Il n'y a pas d'autres nouvelles de Portugal à Londres que celles
venues par la voie de France; il y a aujourd'hui vingt et un jours
qu'aucune communication directe n'a eu lieu entre Londres et Lisbonne.
L'incertitude qui règne sur l'état de cette dernière ville n'a pas
empêché l'embarquement de la reine doña Maria, qui est partie
avant-hier soir de Portsmouth, par un très mauvais temps...»