LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 5 septembre 1833.

»Mon prince,

»Je vous envoie une dépêche que j'ai reçue de Madrid ce matin même.

Elle n'est pas aussi satisfaisante que je l'espérais. Il est clair que

l'affaire portugaise demeurant encore dans sa crise, le gouvernement

espagnol espère trop le succès de dom Miguel pour s'ouvrir à nous

entièrement, tandis que le gouvernement anglais, regardant toujours

dom Miguel comme perdu, se ressouvient plus de ses ressentiments

contre l'Espagne que des vrais intérêts de l'Angleterre. Si Lisbonne

est emporté d'assaut, et si dom Miguel est écrasé dans l'attaque,

chaque gouvernement suivra sa pente, je le crains, et demeurera

intraitable. Mais, je ne sais si je m'abuse, aucun de ces deux

événements ne me paraît probable. A moins que dom Pedro n'ait

décidément perdu la tête, il n'ira point se faire battre en rase

campagne, et pour peu qu'il se tienne sur la défensive, ce ne

sont pas les quinze ou vingt mille hommes de Bourmont qui pourront

entrer de vive force dans une ville comme Lisbonne. La mauvaise saison

approchant, ce qui semble être l'avenir de ce malheureux pays, c'est

d'avoir ses deux capitales occupées par les pédristes, et le reste du

territoire occupé par les miguélistes ou livré à leurs ravages, et

cela, sans terme apparent, sans dénouement prochain ni probable.

»Un tel état de choses peut-il, doit-il subsister?

»J'avoue que j'ai peine à le croire. Je respecte beaucoup le principe

de non-intervention. Chacun pour soi, chacun chez soi, rien de plus

juste. Mais ce principe, comme tous les principes, a ses limites. Il

suppose que le pays auquel on l'applique possède en lui-même les

moyens de sortir de l'anarchie, d'échapper à la guerre civile; il

suppose, dans ce pays, une majorité et une minorité: une majorité

suffisante pour venir à bout de la minorité, tant qu'elle résiste, et

la protéger, sans traiter avec elle, quand elle a succombé. Mais,

quand une épreuve longue, patiente, sincère, a prouvé que le pays dont

il s'agit ne possède aucun des moyens nécessaires pour rétablir

l'ordre dans son propre sein; qu'il n'y a, d'aucun côté, une majorité

réelle et capable de se dessiner, de se faire obéir; quand il est

évident que la lutte ne peut finir par le triomphe absolu de qui que

ce soit, il me semble que l'humanité, la raison, le bon sens veulent

que ceux des voisins qui ont un intérêt quelconque à la pacification

du pays dont il s'agit, se concertent pour intervenir, pour faire

poser les armes aux combattants, pour régler ensuite un compromis

entre les partis opposés, en proportionnant autant que possible les

avantages réciproques à la force respective des partis.

»Telle est, à mon avis, la position du Portugal.

»Plus j'y réfléchis, plus j'y regarde, plus je me persuade que cette

malheureuse affaire ne peut finir que par l'intervention amicale de la

France, de l'Espagne et de l'Angleterre, intervention plus ou moins

prononcée, plus ou moins directe, plus ou moins active, selon

l'exigence du cas et la nature des circonstances; mais intervention

sans laquelle l'affaire dégénérera en une guerre entre l'Espagne et

l'Angleterre, chacune s'engageant de plus en plus au soutien de son

protégé, et faisant chaque jour de nouveaux appels à l'opinion de

chaque pays, jusqu'au point de l'exalter, de manière à se priver de

toute liberté de choisir et de se mouvoir en divers sens.

»Je vous confie ces réflexions, mon prince, bien moins pour vous

demander de faire, en ce moment, une démarche quelconque, que pour

vous prier de préparer à l'avance celles que les événements pourraient

bientôt rendre nécessaires. S'il arrive qu'une sorte de convention

s'établisse entre les trois gouvernements pour agir simultanément dans

cette affaire, ce sera vous qui en poserez les bases. C'est votre

sagesse et votre expérience qui en sera crue par le gouvernement

anglais. Je n'aurais, à moi seul, que peu d'espérance de me faire

écouter. Je tiens d'ailleurs, avant tout, à m'éclairer de vos conseils

et à ne rien précipiter sans votre aveu...»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 119 / 313 题