LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

«Londres, le 4 septembre 1833.

»Monsieur le duc,

»C'est seulement hier, 3, que j'ai reçu les dépêches que vous m'avez

fait l'honneur de m'écrire le 29 et le 31 du mois dernier, et dont

l'arrivée a été fort retardée par le mauvais temps.

»Le marquis de Rezende est arrivé, il y a quelques jours, à Londres,

venant du Havre, chargé par Sa Majesté Madame la duchesse de Bragance

de demander à Sa Majesté le roi d'Angleterre la permission pour elle

et pour la reine doña Maria de venir attendre en Angleterre les

bâtiments portugais qui doivent les conduire à Lisbonne. Le marquis de

Rezende, en communiquant le but de sa mission aux ministres anglais, a

porté des plaintes très vives sur la manière dont madame la duchesse

de Bragance aurait été reçue au Havre, et particulièrement sur les

mauvais traitements que M. le duc de Leuchtenberg aurait eu à

supporter de la part des autorités du Havre[143].

»Lord Grey, qui m'a entretenu de la mission de M. de Rezende, m'a dit

qu'il avait reçu une copie de la protestation faite par M. le duc de

Leuchtenberg avant de quitter le Havre, et remise par lui au

sous-préfet. Il m'a paru qu'il avait été très frappé de la rédaction

de cette pièce, qu'il n'a pu me montrer parce qu'il l'avait laissée

entre les mains du roi. Lord Grey a ajouté qu'il avait pris les ordres

de Sa Majesté sur la demande faite par madame la duchesse de Bragance,

et que le roi lui avait recommandé de faire savoir a M. de Rezende

qu'il verrait avec plaisir la reine doña Maria et l'impératrice en

Angleterre, et que, s'il avait un bâtiment disponible, il l'enverrait

au Havre pour qu'elles pussent en faire usage.

»Lorsque lord Grey m'a fait la communication dont je viens de vous

faire part, je n'avais point encore reçu votre dépêche du 31, qui

renferme des explications sur ce qui s'est passé au Havre,

relativement au duc de Leuchtenberg; mais j'ai pu cependant l'assurer

qu'il devait y avoir une grande exagération dans les récits du marquis

de Rezende; qu'il ne paraîtrait croyable à personne qu'après un séjour

de deux années en France, pendant lesquelles Leurs Majestés M. le duc

et madame la duchesse de Bragance et la reine doña Maria

n'avaient pas cessé d'être entourés d'égards et traités de la manière

la plus distinguée, on eût eu, au moment de se séparer d'eux, des

procédés inconvenants, qui sont si étrangers à la cour de France. J'ai

retrouvé, du reste, dans cette circonstance comme dans plusieurs

autres, lord Grey surpris de l'insistance que nous mettons à repousser

le duc de Leuchtenberg, et ne voulant pas comprendre qu'il s'agit ici

d'une question de dignité pour le Portugal et de tranquillité pour la

péninsule entière, sur quoi j'ai toujours particulièrement insisté.

»J'ai eu, aujourd'hui même, avec lord Palmerston, une conversation

dans laquelle je lui ai parlé de la note qui doit lui être adressée

par le gouvernement espagnol, au sujet de l'occupation des forts de

Lisbonne par des troupes anglaises. Il n'avait pas encore reçu cette

note, mais elle lui avait été annoncée, au lever du roi, par M. Vial,

ministre d'Espagne. J'ai pu cependant saisir cette occasion qui

m'était offerte pour lui renouveler les instances que je lui ai déjà

faites à diverses reprises sur la nécessité d'un rapprochement entre

l'Angleterre et l'Espagne. Je lui ai indiqué qu'en agissant de concert

avec le cabinet de Madrid, pour empêcher des troubles révolutionnaires

dans la péninsule, il rapprocherait de lui les cabinets du continent

que des intrigues récentes avaient pu en éloigner, et qu'il

s'assurerait par là une influence profitable pour la paix de l'Europe;

que la meilleure manière de satisfaire l'Espagne en ce moment était de

renoncer à l'occupation des forts de Lisbonne, et de repousser sans

hésitation le mariage de doña Maria avec le duc de Leuchtenberg, qui

ne pouvait qu'amener à sa suite la guerre civile en Portugal et en

Espagne.

»Lord Palmerston a écouté ces observations avec intérêt et m'a donné

sa parole de chercher dans la note du cabinet espagnol, aussitôt

qu'elle lui serait parvenue, tous les moyens possibles de rentrer avec

l'Espagne dans des relations amicales. Il m'a paru qu'il en sentait

toute l'importance, et il m'a même assuré, comme M. Aston vous l'avait

déjà annoncé, que l'autorisation donnée aux troupes anglaises

d'occuper les forts de Lisbonne avait été révoquée, et que lord

William Russell avait reçu l'ordre de se conformer aux premières

instructions qui lui avaient été transmises, et dont vous avez eu

connaissance.»

[143] «... Le duc de Leuchtenberg était arrivé au Havre sous un

nom supposé. Le gouvernement du roi lui ayant fait représenter

qu'il ne pourrait sans inconvénient prolonger son séjour en

France où il n'était entré qu'au moyen d'un passeport irrégulier,

il a d'abord paru peu disposé à céder à cette invitation, mais il

n'a pas tardé à se raviser: il a écrit au sous-préfet que s'il

s'était rendu immédiatement au Havre, c'est qu'il avait cru y

trouver les bâtiments destinés à transporter au Portugal la

famille de dom Pedro, et que l'arrivée de ces bâtiments lui

paraissant différée, il allait partir lui-même pour Munich» (_Le

duc de Broglie au prince de Talleyrand, 31 août_).

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 118 / 313 题