«Paris, le 17 août 1833.
»Mon prince,
»Les événements se succèdent rapidement, mais leur progrès journalier
démontre de plus en plus, ce me semble, la nécessité d'agir, dans les
affaires de Portugal, avec prudence et décision. Si nous laissons les
choses à leur cours naturel, avant peu, tout sera parvenu à un degré
de confusion dont le plus habile aura peine à se tirer.
»Le but que nous devons nous proposer, si je ne me trompe, est
celui-ci:
»1º Exclure du Portugal dom Pedro et dom Miguel;
»2º Ajourner la mise à exécution de la constitution de 1826, jusqu'au
moment où des temps plus tranquilles permettront de la revoir et de
l'approprier aux mœurs du Portugal et à l'intérêt de tous les partis;
»3º Marier doña Maria à quelque prince qui n'excite ni l'inquiétude de
l'Espagne, ni la jalousie de personne.
»Dans ce but, je ne saurais croire que l'ouverture faite par M. de Zéa
à M. de Rayneval soit tout à fait à dédaigner[133].
»Si nous pouvions obtenir du gouvernement espagnol, qu'en lui
garantissant l'exclusion de dom Pedro et l'ajournement de la
constitution, sauf à la reviser plus tard, il reconnaîtrait doña Maria
et nous aiderait dans la négociation du mariage entre cette princesse
et un prince de Naples, je crois que nous ferions une chose sage et
qui n'excède point la mesure du possible.
»Le gouvernement espagnol est évidemment dans une grande perplexité;
il a peu d'espérance de soutenir dom Miguel; il est mécontent de sa
conduite en ce qui se rapporte à don Carlos; il a besoin de se
remettre bien avec la cour de Naples avec laquelle la question de la
succession l'a presque brouillé; ce serait un moyen de renouer que de
lui offrir une couronne pour le second ou le troisième prince de la
maison de Naples.
»En s'engageant dans cette voie, les gouvernements de France et
d'Angleterre non seulement auraient l'Espagne avec eux, mais auraient
avec eux toute l'Europe, et, de plus, l'immense majorité du Portugal;
ils n'auraient, à proprement parler pour adversaires, que dom Pedro et
la poignée de brouillons qui marche à sa suite.
»Reste à savoir comment les deux gouvernements s'y prendraient pour
déposséder dom Pedro et pour achever de chasser dom Miguel, sans
intervenir ouvertement et à main armée dans les affaires du Portugal.
»Quant à dom Miguel, sa chute serait singulièrement précipitée par
l'abandon de l'Espagne; elle résulterait naturellement du cours des
choses et des succès du parti opposé.
»Mais pour dom Pedro, la chose est plus difficile.
»Le vrai moyen, autant que j'en puis juger, c'est de séparer dom Pedro
de la cause de la constitution, de retourner, si je puis ainsi parler,
sa constitution contre lui. Aux termes de l'article 92 de cette
constitution, la régence est dévolue à l'héritier le plus proche après
le souverain existant. Dom Pedro n'est pas Portugais, dom Pedro n'est
pas héritier; sa régence est une usurpation; la régence appartient à
l'infante Marie Isabelle qui l'exerçait en 1826, à défaut de dom
Miguel[134].
»C'est sur ce terrain qu'on peut se placer.
»Si les deux gouvernements déclarent solennellement qu'ils reprennent
les choses au point précis où elles étaient, lorsque l'appel de dom
Miguel à la lieutenance générale a tout détruit, qu'ils ne prêteront
d'appui moral et matériel qu'au gouvernement de doña Maria, tel qu'il
existait alors, il est probable qu'ils créeraient à Lisbonne un parti
portugais, qui en imposerait à dom Pedro, et finirait par l'obliger à
se retirer des affaires. En agissant ainsi, ils pourraient, si cela
était absolument nécessaire, dévier plus ou moins du système de
neutralité avec l'approbation de tout le monde, et du moment que leurs
efforts se dirigeraient à la fois contre les deux princes et pour un
dénouement à l'avantage de l'Espagne, ils seraient sûrs de ne pas
trouver de contradicteur. Leur arbitrage serait admis en fait, comme
celui de la conférence tout entier l'a été dans les affaires de
Belgique.
»Une fois dom Pedro expulsé, il serait facile de s'entendre sur la
constitution et de la modifier dans un sens favorable à la paix de la
péninsule.
»Je vous adresse à la hâte ces idées, mon prince, à mesure qu'elles me
traversent la tête, car je n'ai pas eu depuis ce matin le loisir d'y
réfléchir. Je les soumets, ou plutôt je les livre à votre expérience.
Tirez-en ce que vous voudrez; rien du tout même, si elles ne vous
paraissent pas susceptibles d'exécution. Nous persistons, d'ailleurs,
dans les résolutions prises à l'occasion du projet relatif au duc de
Leuchtenberg, et je vous confirme ici tout ce que je vous disais dans
ma lettre d'avant-hier...»
[133] Le cabinet espagnol était extrêmement animé contre dom
Pedro. Il craignait de voir l'Angleterre prendre ouvertement les
armes en sa faveur et déclarait qu'il considérerait cet acte
comme une déclaration de guerre car, disait-il, la chute de dom
Miguel entraînerait celle de la monarchie actuelle en Espagne
(_Dépêches de M. de Rayneval, des 13 et 25 juillet_). Le 2 août,
à la nouvelle de l'entrée de dom Pedro à Lisbonne, le
gouvernement de Madrid devint de plus en plus pressant. M. de Zéa
proposa à M. de Rayneval d'exclure dom Pedro et d'installer doña
Maria avec une régence dont son père serait écarté (_Dépêche du
12 août_). M. Addington fut également sondé à cet égard. Le 9
août M. de Rayneval confirmait ses précédentes informations et
ajoutait que M. de Zéa consentait formellement à reconnaître doña
Maria pourvu qu'on lui donnât toute garantie contre dom Pedro et
sa constitution (_Correspondance officielle de M. de Rayneval_).
[134] Dom Pedro n'était plus portugais, puisque le Brésil avait
été séparé du Portugal. Il n'était pas héritier du roi Jean VI,
puisqu'en prenant le titre d'empereur du Brésil, il avait abdiqué
ses droits à la couronne de Portugal. La régence devait donc en
effet être dévolue à l'infante Marie-Isabelle, fille du roi Jean
VI, qui était l'aînée de dom Miguel.