LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

»Londres, le 19 août 1833.

»J'ai reçu ce matin la dépêche sous le numéro 90, et je me suis

empressé de voir lord Palmerston, auquel j'en ai donné communication,

ainsi que de certaines parties des lettres de M. de Rayneval[135]. Il

m'a, à son tour, donné à lire la dernière dépêche qu'il avait reçue de

M. Addington et qui porte la date du 11, c'est-à-dire un jour après

celle de M. de Rayneval. M. Addington rend compte, dans cette dépêche,

d'une conversation qu'il venait d'avoir avec M. de Zéa, dont le

langage aurait été très différent de celui qu'il avait tenu à M. de

Rayneval.

»Au lieu de proposer, comme à ce dernier, de chercher les moyens de

s'entendre et d'essayer d'arriver à la pacification de la péninsule

par la voie de la conciliation, M. de Zéa aurait, au contraire,

déclaré à M. Addington que l'Espagne ne s'écarterait en rien de la

ligne de conduite qu'elle a suivie jusqu'à présent dans les affaires

de Portugal, et que, pour sa part, il était décidé à s'y maintenir.

»Nous n'avons pu nous empêcher, lord Palmerston et moi, d'être frappés

de cette contradiction dans les rapports de deux ambassadeurs dans

lesquels leurs gouvernements placent, à juste titre, toute confiance,

et nous avons dû en conclure que M. de Zéa avait deux langages, et

qu'il avait voulu tromper l'un des deux ambassadeurs.

»Je n'en ai pas moins insisté près de lord Palmerston pour obtenir, de

la part du cabinet britannique, plus de résolution dans ses

communications, soit à Lisbonne, soit à Madrid.

»Vous aurez appris par ma dépêche numéro 159 que lord Russell agirait

de concert avec l'agent que vous accréditerez à Lisbonne pour

s'opposer au mariage projeté par l'empereur dom Pedro. Lord Palmerston

est également décidé à appuyer le plan du mariage de la reine doña

Maria avec un prince de Naples, et il fera à cet égard toutes les

démarches que vous jugerez utiles et convenables.

»Quant à l'expulsion de dom Pedro du Portugal, et à la suspension de

la constitution de 1826[136], il partage entièrement votre manière de

voir et n'est arrêté que par la difficulté de trouver un moyen sans

violence pour y parvenir. Il craindrait tout ce qui semblerait, en

apparence, une intervention dans les affaires intérieures du pays; il

ne voudrait pas même d'une déclaration solennelle des deux

gouvernements, et qui tendrait à rétablir sous leur direction, comme

vous le proposez, l'ordre de choses qui existait en Portugal avant

l'usurpation de dom Miguel.

»Lord Palmerston ne se dissimule pas les inconvénients de la présence

de dom Pedro en Portugal, ni la dangereuse action de la mauvaise

constitution de 1826 sur le repos de toute la péninsule; mais, comme

j'avais l'honneur de vous le dire, tout en voulant la fin, il recule

devant les moyens. Je n'ai négligé aucun des arguments que vous faites

valoir à ce sujet dans vos différentes lettres, mais je n'ai pas pu

fixer son esprit sur une de ces résolutions hardies qu'il

appartiendrait à l'Angleterre de prendre dans une pareille

circonstance.

»Lord Palmerston m'a dit ensuite que, d'après les rapports de M.

Addington, il lui serait impossible de tenter une démarche quelconque

près du cabinet de Madrid, tant que M. de Zéa n'aurait pas fait au

gouvernement anglais des ouvertures nouvelles et du genre, à peu près,

de celles faites en dernier lieu à M. de Rayneval. Comme je l'ai

trouvé assez décidé sur ce point, je n'ai pas voulu le presser

davantage, me réservant d'ailleurs d'en entretenir lord Grey chez

lequel je me suis rendu, à l'issue de ma conversation avec lord

Palmerston. Je ne l'ai pas trouvé: j'y retournerai demain, mais je

n'ai pas voulu différer de vous transmettre des informations qu'il ne

sera peut-être pas inutile de faire arriver à Madrid.»

[135] Voir page 237.

[136] La constitution que dom Pedro avait donnée au Portugal,

lorsque, après la mort du roi Jean VI, il s'était emparé de la

régence au nom de sa fille doña Maria. Elle accordait le pouvoir

législatif à deux Chambres, l'une élective, l'autre à la

nomination du roi.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 111 / 313 题