«Le 17 août 1833.
»J'ai reçu ce matin, par estafette, la dépêche que vous m'avez fait
l'honneur de m'écrire sous le numéro 89, et j'ai profité d'un
rendez-vous que j'avais avec lord Palmerston, aujourd'hui, pour
l'entretenir des différents sujets que vous aviez recommandé à mon
attention.
»Lorsque je lui ai parlé du voyage du duc de Leuchtenberg et du projet
de mariage avec la reine doña Maria, qui pouvait être le but de
l'empereur dom Pedro, en appelant son beau-frère près de lui, lord
Palmerston n'a pas hésité à me répondre que l'Angleterre ne pourrait
jamais donner son approbation à un pareil projet, et qu'il adoptait en
tout point les considérations que vous avez si bien fait valoir pour
que la France et l'Angleterre s'opposassent à son exécution. Il a
ajouté qu'il était tout prêt à donner à lord William Russell des
instructions qui, quant au fond, seraient telles que vous les
indiquez. La différence qui existe entre la position de la France et
de l'Angleterre vis-à-vis du Portugal pourra, peut-être, les faire
différer dans la forme de celles que vous enverrez, mais cela ne doit
avoir aucune influence sur le résultat. Vous pourrez convenir de ces
instructions avec M. Aston et les transmettre à l'agent quelconque que
vous accréditerez au Portugal. Lord William Russel recevra l'ordre de
s'entendre avec cet agent afin que leurs démarches aient lieu
simultanément.
»J'ai pu remarquer, d'après le langage de lord Palmerston dans cette
conversation, combien étaient fondées les informations que j'ai eu
l'honneur de vous transmettre par ma dépêche d'hier sur le
mécontentement qu'inspirait au cabinet anglais la conduite de dom
Pedro...»
«Londres, le 17 août 1833.
»Mon cher duc,
»Votre lettre du 15 m'est arrivée ce matin. Après l'avoir bien lue et
même méditée, ainsi que les pièces parfaitement bien faites qui y
étaient jointes, je me suis rendu chez lord Palmerston. Ma
dépêche de ce jour vous dira le résultat général et satisfaisant de
notre conversation. Voici quelques détails de plus.
»La question belge est suspendue depuis dix jours, ce qui excède tout
le monde. A Bruxelles, on ne se fait pas faute de prolonger cet état
de choses; forts d'un provisoire avantageux, confiants, plus qu'il ne
faut, dans les liens d'une parenté française, les Belges considèrent
peu le repos, l'équilibre, l'existence _reconnue_, qui ne sauraient
ressortir vraiment que du définitif. La conférence fait une assez
sotte figure vis-à-vis de ce silence belge, tout aussi impertinent, au
dire de tous, que le sont les injures hollandaises. Vous avez bien
raison de repousser tous ces intérêts de famille entés sur de la
politique étrangère. C'est ce qui a perdu l'empereur Napoléon; c'est
ce qui nous gêne aujourd'hui à Bruxelles, et ce qui aurait fait du
Portugal une plaie pour la France, si l'on avait cherché à y marier un
de nos princes. Je vous conjure d'employer toute votre action
vis-à-vis des Belges; cela devient imminent.
»L'Angleterre comprend parfaitement toute notre répugnance pour le duc
de Leuchtenberg, ainsi que notre juste ressentiment de l'inconvenante
conduite du duc et de la duchesse de Bragance. Lord Palmerston ne
trouve pas plus que nous qu'il faille donner à l'Espagne l'inquiétant
spectacle d'un pareil mariage. Des notes anglaises seront envoyées à
lord Russell pour mettre des obstacles sérieux à ce projet. Ce mariage
ainsi que la constitution s'évanouiraient avec la personne de dom
Pedro, mais il aurait fallu marcher ici d'un pas plus résolu, et
n'accréditer des agents diplomatiques qu'auprès d'une régence sage et
habile. Palmella et Villaflor paraissent avoir été mis de côté
par dom Pedro. Du reste, on est sans nouvelles de Lisbonne depuis
quelques jours, et il est impossible de savoir exactement ce qui s'y
passe. M. de Lurde paraît aux Anglais, pour l'instant, un agent très
suffisant; les questions un peu plus éclaircies, M. de Flahaut fera
sans doute à merveille.
»La dépêche sur la Suisse que vous avez adressée à Berlin et à Vienne
a paru si concluante à lord Palmerston, que ses lettres sur ce sujet
ne seront, pour ainsi dire, que les paraphrases des vôtres[132]...»
[132] Voir à l'Appendice, page 505, la dépêche en question que le
duc de Broglie avait envoyée à M. Bresson.