«Paris, le 15 août 1833.
»Mon prince,
»Il y a huit jours, M. Aston, chargé d'affaires en l'absence de lord
Granville, m'a donné lecture, de la part de lord Palmerston, des
instructions adressées par lui à lord William Russell, instructions
qui m'ont paru très judicieuses, très raisonnables et parfaitement
adaptées à l'état actuel des affaires en Portugal. Lord Palmerston
faisait savoir en même temps au cabinet français que l'intention du
cabinet britannique était que lord William Russell fût accrédité
auprès de la régence de dom Pedro, mais en qualité d'envoyé
extraordinaire, chargé d'une mission spéciale et provisoire;
l'intention du cabinet britannique étant de ne point différer à
établir des relations diplomatiques avec le gouvernement de doña
Maria, mais de faire cependant considérer l'organisation d'une mission
ordinaire et permanente comme une faveur que dom Pedro devait mériter
par sa sagesse et sa bonne conduite.
»Le cabinet britannique évitait de reconnaître formellement le
gouvernement de doña Maria, en se référant à la reconnaissance qui
avait eu lieu en 1826, et faisait consister la reconnaissance actuelle
dans le simple fait de la reprise des relations diplomatiques.
»Il demandait au gouvernement français de s'associer à lui, soit dans
la nature des démarches, soit dans le choix et la qualité de l'agent
qui en serait chargé.
»Je fis, sur-le-champ, observer à M. Aston que le gouvernement anglais
avait l'avantage de trouver sur les lieux mêmes son agent déjà établi
et tout porté, tandis que l'envoi en Portugal d'un homme du rang et de
la position de lord W. Russell serait, de notre part, une démarche
plus grave et qui engagerait davantage. Cependant, M. Aston ayant
insisté, je lui promis de prendre à ce sujet les ordres du roi et
l'avis de mes collègues.
»L'avis du conseil fut de donner, autant qu'il dépendrait de nous,
satisfaction au gouvernement anglais, de reconnaître doña Maria,
supposant que le gouvernement anglais la reconnût, de faire consister,
comme lui, la reconnaissance dans la reprise des relations
diplomatiques, et d'envoyer en Portugal, en qualité de ministre chargé
d'une mission spéciale et provisoire, un homme du rang et de la
position de lord William Russell. Seulement, pour ne rien faire de
plus que le gouvernement anglais, je proposai, et le conseil adopta
l'expédient d'envoyer ce personnage avec doña Maria, sans titre,
et comme pour la reconduire et lui faire honneur, nous réservant de ne
lui adresser ses lettres de créance qu'après son arrivée à Lisbonne,
et lorsqu'il s'y trouverait déjà pour un autre motif.
»Le roi avait même déjà désigné pour cet objet M. de Flahaut, que ses
relations avec l'Angleterre et le Portugal semblaient y rendre plus
propre qu'un autre.
»Sur ces entrefaites, nous avons appris l'arrivée à Brest du marquis
de Loulé[128], venant de la part de dom Pedro, et qui a dû y rester en
quarantaine environ dix jours. On s'attendait qu'au bout de deux ou
trois jours, il enverrait ses dépêches, et qu'on saurait ce qu'il
venait faire; mais il a gardé, ou plutôt on a gardé jusqu'à hier soir
le plus profond secret sur le but de sa mission. Seulement, il était
aisé de voir qu'il y avait là quelque chose de mystérieux. Le roi
ayant été rendre visite à la duchesse de Bragance et lui offrir, si
elle le désirait, une frégate française pour la transporter en
Portugal, la trouva très froide et très réservée.
»Enfin, hier soir, la duchesse de Bragance, étant venue voir la reine,
laissa tomber incidemment cette phrase, qu'elle se proposait de partir
sur-le-champ; que le 25, des vaisseaux portugais seraient au Havre
pour la prendre, qu'elle n'avait pas besoin de frégate française, et,
de plus, qu'elle emmenait son frère, le duc de Leuchtenberg, et
qu'elle lui avait déjà écrit de venir la trouver au Havre. C'était là
le mot de l'énigme.
»Il est clair que l'intention de dom Pedro et de sa femme est de
travailler sur-le-champ et ouvertement au mariage du duc de
Leuchtenberg avec doña Maria.
»Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer, mon prince, combien le
projet est insensé, et combien le procédé est offensant pour le roi.
»Il est clair maintenant que si la cause de doña Maria a eu tant de
peine à triompher, si même elle est encore douteuse en Portugal, ce
n'est point parce que dom Miguel est aimé des Portugais; c'est parce
que dom Pedro a pris à tâche de dénaturer cette cause, de lui faire
perdre tout ce qu'elle a de national, de portugais, en l'identifiant
avec sa propre personne, avec ses folies, ses boutades et sa sotte
constitution, en la confondant avec la cause de tous les brouillons,
de tous les boute-feux, de tous les _fuor usciti_ de l'Europe: or, il
n'y a certainement pas une manière plus directe et plus inévitable de
l'achever dans l'esprit des Portugais, d'en dégoûter à la fois et les
esprits modérés et les masses, que d'essayer à faire épouser à doña
Maria un aventurier dont dom Pedro a épousé la sœur, en désespoir de
cause, et lorsque aucune famille régnante en Europe n'a plus voulu
contracter alliance avec lui. Il n'y a rien de plus propre à choquer
la fierté des Portugais qu'une telle mésalliance, et à ruiner toute
espérance d'un avenir tant soit peu tranquille.
»Que pouvons-nous d'ailleurs, en pareil cas, dire à l'Espagne?
»Nous avons déclaré, en 1831, que nous ne pouvions tolérer le duc de
Leuchtenberg sur le trône de Belgique, parce que ce trône serait
nécessairement le foyer des intrigues de tous les bonapartistes et de
tous les artisans de désordre qui marchent à la suite de tous les
prétendants. Comment pouvons-nous dire au gouvernement espagnol qu'il
doit voir avec indifférence le duc de Leuchtenberg sur le trône de
Portugal, lorsque ce trône deviendra inévitablement le rendez-vous, le
centre de tous _les Joséphinos_[129] et de tous les mécontents de
la péninsule? Joignez à cela la constitution, la liberté de la presse,
la tribune et les réfugiés. Comment contester au gouvernement espagnol
le droit de se défendre contre un état de choses aussi manifestement
menaçant pour son existence?
»Enfin, la chose est grave sous un autre point de vue. C'est qu'elle
manifeste dans dom Pedro l'intention de n'en faire qu'à sa tête,
d'agir sans aucun égard pour les puissances dont le soutien lui est
nécessaire, de satisfaire tous ses caprices, et de conduire à tort et
à travers les affaires de sa fille jusqu'au point où il a si
heureusement mené les siennes propres. Si l'Angleterre et la France
lui cèdent en ce moment, si elles ne le prennent pas avec lui,
sur-le-champ, de très haut, je crois que toute chance d'exercer sur
lui le moindre ascendant disparaît.
»Quant au roi, quelle inconvenance, je dirais presque quelle
insolence, n'est-ce pas, qu'une telle résolution ait été prise sans
lui en faire part, sans le consulter, sans l'en instruire autrement
qu'incidemment et par hasard?
»Dans cette situation, mon prince, le gouvernement français croit
devoir demander au cabinet britannique d'agir avec lui énergiquement
contre un projet aussi fou et aussi désastreux. Il désire qu'une
démarche soit faite en commun par les deux gouvernements auprès de dom
Pedro, démarche qui consisterait a lui donner lecture d'une dépêche
conçue dans les termes les plus nets, les plus catégoriques, où le
danger et la folie du projet seraient mis à nu, et qui conclurait en
lui signifiant que les gouvernements de France et d'Angleterre
n'entendent se compromettre dans la cause de doña Maria qu'en
proportion des chances raisonnables de succès que la conduite sensée
de ceux qui la dirigent peuvent leur promettre, et que l'appui moral
ou matériel qu'on attend d'eux sera réglé par la déférence que l'on
montrera aux conseils de la sagesse et de la raison. La conclusion
définitive serait de demander l'éloignement du duc de Leuchtenberg et
l'abandon absolu du projet de mariage.
»En proposant ainsi au gouvernement anglais une démarche en commun,
vous voyez, mon prince, que nous ne renonçons pas à établir, dès à
présent, des relations diplomatiques avec la régence de dom Pedro.
Toutefois, le procédé du duc de Bragance est, dans cette occasion, si
offensant pour le roi, qu'il lui serait impossible de persister à
envoyer avec doña Maria un personnage de quelque distinction, ni de la
faire escorter par une frégate française. Il se doit à lui-même de
ressentir l'insulte et de le témoigner hautement. Nous nous
contenterons de donner des lettres de créance à M. de Lurde[130],
secrétaire de légation en mission à Porto, et qui résidera
provisoirement à Lisbonne, avec la qualité, non pas précisément de
chargé d'affaires, ce qui indiquerait une mission permanente, mais de
_chargé des affaires de France_, et qui secondera lord William Russell
en tout ce qu'il fera pour contenir et modérer dom Pedro. Si le
gouvernement anglais est d'avis que la démarche doit être faite ainsi
que je l'ai indiquée plus haut, je communiquerai à M. Aston la
dépêche que j'adresserai à M. de Lurde, afin qu'il instruise lord
Palmerston de son contenu, et je vous en enverrai copie, mon prince.
Il serait bon, je crois, que les paroles fussent identiques, autant
que possible.
»Je n'ai pas besoin de vous rappeler, d'ailleurs, que cette question
du mariage de doña Maria n'est pas traitée pour la première fois entre
l'Angleterre et la France. Le gouvernement anglais est déjà tombé
d'accord avec nous de l'impossibilité de tolérer le duc de
Leuchtenberg; et son avis, comme celui du gouvernement français, est
de chercher à faire épouser à doña Maria un prince de Naples, ce qui,
d'après toutes les notions que nous avons recueillies, ne paraît
nullement impossible. Dans tous les cas, il ne saurait être question
de la faire épouser à un de nos princes. C'est bien assez d'avoir à
défendre la Belgique, et plaise à Dieu que nous n'ayons jamais une
tâche pareille à remplir[131]...»
[128] Ministre de dom Pedro, dont il avait épousé la sœur, la
princesse Anne.
[129] On appelait ainsi à l'époque de l'occupation française, les
Espagnols partisans du roi Joseph. Par extension, ce terme
s'appliqua plus tard aux libéraux et aux révolutionnaires.
[130] Le comte de Lurde, secrétaire de légation en Portugal
depuis 1833, avait été précédemment en mission à Rio-de-Janeiro
(1830). En 1838, il devint premier secrétaire d'ambassade à
Constantinople, puis ministre à Buenos-Ayres en 1841.
[131] Dès le mois de février précédent, M. de Talleyrand, qui
probablement avait sondé le terrain à Paris sur cette question,
recevait de Madame Adélaïde une réponse des plus catégoriques
(Voir cette lettre à l'Appendice, page 501).