LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

«Londres, le 12 août 1833.

»Mon cher duc,

»Je voudrais répondre d'une manière vraiment utile à votre confiance.

Votre dernière lettre m'en donnerait à elle seule le besoin, s'il me

fallait un stimulant de plus pour souhaiter vivement que votre

ministère, déjà si heureux à tant d'égards, ne fût pas moins fécond en

bons résultats dans les nombreuses complications que chaque jour voit

éclore.

»Celle d'Orient est incontestablement la plus grave dans sa vaste

portée. Le fait seul d'un traité entre la Porte ottomane et la Russie,

à part des autres puissances, rompt si évidemment tout équilibre,

qu'il m'a semblé que ce qu'il fallait avant tout, c'était empêcher son

existence. Comme vous, j'ai craint que nous n'arrivions trop tard,

mais j'ai pensé aussi qu'il fallait du moins avoir tenté ce que plus

tard l'opinion pourrait nous reprocher de n'avoir pas essayé. Les

autres considérations si justement développées dans votre lettre

devaient nécessairement m'échapper, puisque, manquant d'une quantité

d'informations que l'on ne peut avoir qu'aux affaires étrangères, je

ne puis être frappé que par des faits isolés. Je le suis beaucoup de

cette politique envahissante, quoique mesurée, et lentement

progressive du Nord, de cette action uniformément persévérante et

prudente, qui ne devient rapide que lorsqu'il s'agit de profiter avec

promptitude et adresse du moment vraiment opportun. C'est là ce qui

seul m'a préoccupé comme étant le vrai danger contre lequel l'Europe

civilisée réclamait l'union intime et l'union simultanée de la France

et de l'Angleterre.

»Mais, des considérations accessoires pourront, en partie j'en

conviens, paralyser cette action, Je me rends donc à celles que vous

avez eu la bonté de me donner. Je n'y comprends pas cependant les

embarras d'argent du grand seigneur vis-à-vis de la Russie, car

l'emprunt grec lui fournit les moyens de s'acquitter du tribut qui lui

a été imposé par le traité d'Andrinople[127]. J'ignore s'il existe

quelques exigences particulières et pécuniaires de la part des Russes

pour le temps de leur occupation de Constantinople.

»Du reste, les distances auront résolu à elles seules une partie de la

question, et le courrier anglais ainsi que le vôtre n'arriveront

probablement que pour protester contre un fait accompli. La

protestation de l'Angleterre dont lord Ponsonby a l'ordre de faire

usage, si les ratifications sont échangées, est dans le même esprit

que celle dont vous m'avez parlé dans votre lettre, et vous avez été

pris ici pour guide et pour modèle. Il n'y a donc rien à faire de plus

ici pour l'instant: il faut attendre les réponses de Constantinople.

»Je vous mande, dans ma dépêche de ce jour, ce que l'on sait ici du

Portugal; les nouvelles sont du 31.

»L'esprit récalcitrant du cabinet de Bruxelles est tel qu'il semble à

toute la conférence que l'on ait à cœur de fournir au roi Guillaume

les délais qu'il n'ose plus demander...»

[127] Le traité d'Andrinople avait imposé à la Turquie un tribut

de cent trente-sept millions. Or, la Grèce ne devait à la Turquie

qu'une somme de douze millions mise à sa charge par la convention

du 16 septembre 1832 qui rectifiait sa frontière du nord. Il est

vrai que la Turquie avait eu son tribut notablement réduit par le

traité du 29 janvier 1833, mais l'écart n'en restait pas moins

considérable entre les sommes dues par la Porte à la Russie et ce

qu'elle avait à attendre de la Grèce.

«Le 16 août 1833.

»Les dernières nouvelles de Portugal n'ont point rassuré le

gouvernement anglais qui, depuis quelques jours surtout, partage les

appréhensions que vous m'exprimiez dans une des dernières dépêches que

vous m'avez fait l'honneur de m'écrire à l'égard des prétentions de

l'empereur dom Pedro. Les ministres anglais voudraient écarter ce

prince du Portugal, mais n'ont point encore trouvé un moyen convenable

d'atteindre ce but. Ils redoutent, pour le repos de la péninsule,

l'influence que peuvent exercer sur l'esprit de dom Pedro les hommes

exagérés qui l'entourent; et ils ne placent guère de confiance que

dans le duc de Palmella et dans le duc de Terceira. Les instructions

adressées à M. Addington et à lord William Russell, qui vous ont été

communiquées, vous auront servi utilement pour diriger la conduite du

gouvernement du roi dans une affaire qui exige de grandes

précautions...»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 107 / 313 题