LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 7 août 1833.

»Mon prince,

»Je réponds aujourd'hui à vos communications, en ce qui concerne le

traité entre la Porte et la Russie. Demain, je vous écrirai sur

l'affaire de Portugal. A chaque jour ses difficultés et ses soucis.

»La première réflexion qui me frappe en relisant ce traité, c'est que

la question d'Orient touche à son terme, et qu'il faut éviter, quoi

que nous fassions, de la réengager, et d'en commencer une nouvelle.

Vous approuvez la conduite tenue par nos ambassadeurs; vous pensez

qu'ils ont bien fait de ne pas compromettre l'évacuation du Bosphore,

en travaillant à mettre obstacle à la signature du traité. Je le crois

comme vous, et j'en tire cette conclusion, que toute action de notre

part, qui pourrait avoir pour résultat de faire naître des embarras

nouveaux, de reproduire des complications sur le théâtre de

Constantinople, aurait plus d'inconvénients que d'avantages.

»Une autre réflexion qui ne me touche guère moins, c'est que le traité

ne change rien matériellement à l'état actuel des choses.

»La Porte s'engage envers la Russie à lui fournir des secours, si la

Russie les réclame. Ceci n'est qu'une pure dérision. Ce n'est pas un

avantage réel pour la Russie. Elle n'en a pas besoin, et la Porte

n'est pas en état de tenir son engagement, si elle était mise à

l'épreuve.

»La Russie s'engage envers la Porte à lui fournir du secours si la

Porte le réclame, et dans la proportion où elle le réclamerait. Ceci

n'est guère plus sérieux. Traité ou non, la Russie sera toujours prête

à envoyer ses vaisseaux dans le Bosphore et des troupes à

Constantinople, et du moment qu'elle n'acquiert point par le traité le

droit d'en envoyer, _sans attendre la demande de la Porte_, de même

que la Porte se réserve de demander ou de ne pas demander, de régler

le nombre et la nature des secours, lorsqu'elle en demande, la Russie

n'acquiert aucun droit positif; et, je le répète, _matériellement_,

les choses restent à peu près ce qu'elles sont.

»Mais, si le traité n'assure à la Russie aucun avantage matériel, il

aura, pour elle, un effet moral auquel elle a raison d'attacher du

prix, et que nous ne devons pas négliger.

»Premièrement, en concluant ce traité sous les yeux de la France et de

l'Angleterre, la Russie _a le dernier_, si je puis m'exprimer ainsi;

elle termine l'affaire à son profit, et en faisant preuve d'ascendant.

»En second lieu, le traité a l'air de sanctionner, de consacrer en

quelque sorte, ce qui s'est fait: l'intervention de la Russie dans la

querelle entre la Porte et ses pachas, l'occupation du Bosphore et de

Constantinople, au lieu d'être une chose extraordinaire, inouïe, qui

fixe tous les regards, devient une chose simple, naturelle, une

perspective habituelle de l'empire ottoman.

»Par là, la puissance du divan, pour résister au sultan lorsque sa

peur ou la fantaisie le porte à invoquer l'assistance de la Russie,

est diminuée.

»Par là, l'empereur de Russie acquiert la facilité de recommencer,

sans être tenu à prendre envers les puissances occidentales de

l'Europe autant de précautions, d'engagements, de ménagements.

»Voilà, si je ne me trompe, le véritable résultat du traité. C'est à

cela qu'il faut parer, en ayant soin d'ailleurs de ne point nuire à

l'état de calme où le départ des Russes a mis Constantinople.

»Cela posé, si nous faisions effort pour prévenir la ratification du

traité, je craindrais, ou que nous ne réussissions point, ou que nous

ne fissions plus que nous ne voulons.

»Le traité doit être ratifié dans les deux mois ou plus tôt, _si faire

se peut_: faire se pourra très probablement. Au moment où nos

instructions arriveraient, les choses seraient probablement si

avancées, les ratifications si près d'être échangées, supposant

qu'elles ne le soient pas déjà, que la chance d'y mettre obstacle

serait fort petite, et, dans le cas où, après avoir tenté l'aventure,

nous échouerions, le triomphe de la Russie en serait plus grand, son

empire mieux affermi, son succès plus complet.

»Admettant maintenant que nous réussissions: ce serait, au point où en

sont les choses, brouiller à mort la Russie avec la Porte; ce serait,

par conséquent, prendre l'engagement implicite de la soutenir dans

toutes ses difficultés, de l'assister dans tous ses embarras, de la

protéger dans toute la force du terme, de la prendre, en un mot, à

notre charge. C'est beaucoup pour des puissances aussi éloignées de la

Porte que la France et l'Angleterre. Et ces embarras ne seraient pas

longtemps à se faire ressentir. La Russie a tellement la main dans les

affaires de Turquie, le traité d'Andrinople lui a fait si beau jeu, la

contribution de guerre que la Porte doit encore en grande partie,

l'occupation des principautés, les troubles de la Servie[126], tant

d'autres circonstances lui donnent de tels moyens de compliquer la

situation du grand seigneur, que son œuvre serait incessamment en bon

train, et nous, constamment obligés d'entretenir, au service de la

Porte, des soldats et des vaisseaux, si nous ne voulions pas la

voir nous échapper et se jeter de nouveau dans les bras dont nous

l'aurions à peine arrachée.

»Ce serait, si je ne me trompe, se créer plus d'affaires qu'il ne

faut, et le remède pourrait finir par être plus dangereux que le mal.

»Que faire donc?

»Voici, à peu près, comment la chose se présente à mon esprit:

»Les deux légations de France et d'Angleterre remettraient le même

jour à la Porte une note conçue à peu près en ces termes: après avoir

annoncé que le traité est venu à leur connaissance, elles s'en

plaindraient, mais en termes très mesurés, vis-à-vis de la Porte,

comme d'un manque de confiance envers des gouvernements dont la Porte

a eu constamment à se louer, qui lui ont donné sans cesse des preuves

d'intérêt et d'amitié, et qui sont toujours prêts à lui en donner.

Elles feraient remarquer que l'existence de la Porte ottomane n'étant

menacée par aucun gouvernement étranger, le maintien, l'intégrité de

l'empire ottoman étant, au contraire, invoqué, soutenu, réclamé par

toutes les puissances avec lesquelles cet empire se trouve en contact,

le traité ne peut avoir qu'un seul but, celui de consacrer et

d'établir en fait l'intervention habituelle de la Russie dans les

affaires intérieures de l'empire ottoman, c'est-à-dire de placer cet

empire sous le protectorat de la Russie, de faire de l'occupation du

Bosphore un état de choses, sinon constant, au moins simple et

nullement extraordinaire. On établirait ensuite qu'un pareil

arrangement ne saurait être admis par la France ni par l'Angleterre;

que si les particuliers ont le droit de renoncer à leur indépendance,

il n'en est pas de même des États, parce que leur indépendance

importe aux autres États et fait partie du droit public; que

l'interdiction du Bosphore aux bâtiments armés de toutes les nations

est un principe fondé sur les traités; que l'existence de la Porte

ottomane comme État _sui juris_ est un intérêt commun; qu'en

conséquence, ni la France, ni l'Angleterre ne peuvent reconnaître ni

respecter le traité en question, en tant qu'il y porterait atteinte;

et que, vienne le moment où le traité serait mis à exécution, elles se

réservent d'agir comme si le traité n'existait pas, n'entendant pas

qu'il puisse jamais être opposé, soit par la Porte, soit par la

Russie, à leurs justes réclamations qu'elles sauraient soutenir, au

besoin, ainsi qu'il conviendrait.

»Cette note, après avoir été remise à la Porte, sans lui demander de

réponse, et comme une simple déclaration, serait communiquée à la

Russie, à Saint-Pétersbourg également par les deux légations et

également sans demander de réponse.

»Il me semble que ce mode de procéder a d'abord l'avantage de ne point

recommencer l'affaire d'Orient, et de ne point l'engager de nouveau.

Il la laisse dans l'état de repos et d'achèvement où elle est

parvenue.

»De plus, ce n'est point la Russie, c'est nous qui aurons le dernier

mot dans cette affaire. Quoi qu'on pût nous répliquer, nous

répondrions que nous nous en référons à notre déclaration.

»Enfin, c'en serait assez pour annuler l'effet moral du traité. D'une

part, la portion anti-russe du gouvernement ottoman serait avertie

qu'elle a dans la France et dans l'Angleterre un appui, qu'elle

peut résister au parti opposé sans courir le risque de se trouver

seule, et, comme aux termes même du traité, le secours russe doit être

_demandé_, elle peut lutter, comme si le traité n'existait pas, pour

prévenir la demande.--D'une autre part, l'empereur de Russie est

averti que s'il prétend envoyer une seconde fois ses vaisseaux dans le

Bosphore, il sera obligé aux mêmes ménagements qu'auparavant, que les

yeux sont ouverts sur lui, que l'excuse du traité ne sera point

acceptée, que l'existence même de ce traité est un motif de plus de

surveillance et d'inquiétude.

»Voilà, mon prince, comment je conçois l'affaire, sa conséquence et le

remède qu'il est possible d'y apporter. Plus que cela, me paraîtrait

s'engager dans une route semée d'écueils et dont la direction serait

fort obscure et fort incertaine. Soyez assez bon pour me dire jusqu'à

quel point ces idées vous paraissent plausibles, et là où elles vous

sembleraient défectueuses, pour m'indiquer les moyens de les

rectifier.

»Quant à M. de Metternich, franchement, j'y compte peu. Fût-il de

bonne foi, je crois que sa bonne volonté de se fâcher serait de peu de

durée et de peu de conséquence. C'est un mal, néanmoins, qu'il échappe

entièrement pendant un tel moment à M. de Sainte-Aulaire et à sir

Frédéric Lamb; mais, ni l'un ni l'autre n'étant invité, je ne vois pas

de moyen qu'ils aillent courir en Bohême, à la suite de l'empereur

d'Autriche. Je tâcherai seulement d'avoir quelques nouvelles de ce qui

s'y fait par Maison qui se trouve à Carlsbad et qui a une invitation

de l'empereur d'Autriche, une espèce de rendez-vous dont il

profitera...»

[126] En vertu du traité d'Andrinople, la Turquie avait obtenu

certains districts de la Serbie. Cette incorporation ne s'était

pas opérée sans protestations. Les habitants des districts cédés

se soulevèrent et aidés par les troupes serbes chassèrent les

Turcs.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 106 / 313 题