«Londres, le 27 juillet 1833.
»Monsieur le duc,
»... M. Bresson vous aura sans doute mandé que Sa Majesté le roi de
Prusse a dû se rendre du 22 au 24 de ce mois à Töplitz, accompagné de
M. Ancillon, d'un autre de ses ministres, et du secrétaire de son
cabinet. Le prince Félix de Schwarzenberg[114] doit s'y être rendu en
même temps que Sa Majesté. Le prince de Metternich ira de Königswarth,
et il paraît que Sa Majesté l'empereur d'Autriche, qui, vers cette
époque, se trouvera dans ses terres en Bohême, a invité le roi de
Prusse à y venir; on croit que la réunion de ces deux souverains aura
lieu le 20 du mois d'août. On ignore encore à Londres si l'empereur
Nicolas fera partie de cette réunion...»
[114] Félix-Louis-Jean-Frédéric prince de Schwarzenberg, général
et homme d'État autrichien. Né en 1800, il suivit à la fois la
carrière des armes et de la diplomatie, fut attaché d'ambassade à
Pétersbourg en 1824, puis à Londres (1826), à Rio-de-Janeiro
(1827), à Paris et à Berlin. Il fut ensuite nommé ministre à
Turin, d'où il passa à Parme et à Naples (1846). En 1848, il
devint le chef du cabinet autrichien et garda ces hautes
fonctions jusqu'à sa mort (1852).
«Le 30 juillet 1833.
»Mon cher duc,
»Je réponds aussi vite que je peux à la lettre pleine d'amitié et de
confiance que vous m'avez écrite sur notre position et sur celle
de l'Angleterre vis-à-vis du Portugal. J'ai vu lord Palmerston à ce
sujet; il me paraît comprendre le grand avantage qu'il y aurait à
écarter dom Pedro de la cause de sa fille et ne pas répugner à
reconnaître une régence dont le duc de Bragance ne ferait pas partie
et d'accréditer, par exemple, lord William Russell auprès d'une
régence dont Palmella serait et le centre et le chef. Les deux autres
membres (parce que les affaires n'en exigent en tout que trois),
seraient donc, d'une part, M. de Villaflor, et, de l'autre, un
miguéliste modéré, s'il était possible d'en rallier un à la cause de
la jeune reine. Il serait bien heureux que le miguéliste s'appelât M.
le duc de Cadaval[115].
»Je suis ici dans une trop grande ignorance de l'état des esprits en
Espagne, et de votre langage à Madrid par rapport au Portugal, pour
être sûr que vous vouliez adopter la marche que je viens de vous
indiquer; mais, dans le cas où elle vous paraîtrait convenable, un
envoyé français, dans une position analogue à celle de William
Russell, et qui, sur les lieux, s'entendrait avec lui, me paraîtrait
utile à envoyer en Portugal, pour y faire valoir, en temps opportun,
les avantages de la régence, et pour la reconnaître ensuite au nom de
la France. Ce système aurait évidemment l'avantage d'établir en
Portugal un gouvernement qui agirait au nom de la jeune reine, sans
rendre sa présence à elle-même nécessaire à une époque où vous
pourriez craindre que sa belle-mère, d'après les ordres de dom Pedro,
ne mît obstacle au départ de doña Maria. La régence devrait, dans mon
opinion, et cela lui serait très facile, abandonner la constitution de
dom Pedro, ce grand épouvantail de l'Espagne, et rassurer ainsi toutes
les susceptibilités de l'Europe. Vous aurez dans la personne que vous
devriez envoyer en Portugal, un choix très difficile à faire, parce
qu'il ne faut pas surtout un homme de parti. Vous causerez, sans
doute, de tout ceci avec lord Granville, que lord Palmerston doit
mettre aujourd'hui même bien au courant de toute cette question, qui
nous a fort occupés ce matin...»
[115] Nunho-Caëtano-Alvarez Pereira de Mello, duc de Cadaval, né
en 1798, descendait d'une branche cadette de la maison de
Bragance. Dom Miguel le nomma en 1828 président du conseil des
ministres. Il soutint énergiquement la cause absolutiste, et
après le triomphe de dom Pedro, il se réfugia à Paris où il
mourut en 1838.
«Le 31 juillet 1833.
»Il est minuit, la séance de la Chambre des pairs est levée; le
ministère a eu une majorité de cinquante-trois voix[116]. Vous pouvez
regarder la session comme terminée. Le ministère n'éprouvera plus de
vraies difficultés.»
[116] C'est le vote sur le bill de réforme de l'Église d'Irlande.
Il fut voté par les pairs à la majorité de 135 voix contre 81.