«Londres, le 4 juillet 1833.
»Monsieur le duc,
»... J'ai communiqué à lord Palmerston les résolutions adoptées par le
gouvernement du roi au sujet des douanes, dont vous avez bien voulu
m'informer. Lord Palmerston s'en est montré fort reconnaissant, et m'a
chargé, en son nom et en celui des autres membres du cabinet, de vous
en témoigner toute leur satisfaction.
»J'ai eu l'honneur de vous mander que le cabinet anglais chercherait
des moyens de conciliation pour sortir des embarras qui lui avaient
été suscités dans la Chambre des communes; il a atteint ce but en
faisant à propos quelques concessions dans le bill sur les affaires
temporelles de l'Église d'Irlande. Les difficultés sont à peu près
aplanies, et le ministère paraît assuré aujourd'hui d'arriver
heureusement jusqu'à la fin de la session, au travers même des
entraves inséparables des luttes parlementaires. La session finira
probablement au milieu du mois d'août.
»On a reçu ce matin la nouvelle sans détails du débarquement de
l'expédition dirigée par MM. de Palmella et Villaflor à Lagos, sur les
côtes des Algarves. Cette expédition, qui n'est que de deux mille cinq
cents hommes, ne s'est pas trouvée assez forte pour oser aborder à
Lisbonne, où elle comptait sur des intelligences...»
«Le 8 juillet 1833.
»Je suis bien aise que M. de Fréville[110] soit venu ici, il jouira du
succès qu'a eu votre courageuse ordonnance. On saura bientôt, grâce à
vos soins, que la réciprocité vaut mieux que les représailles;
celle-là n'engendre pas de querelles. Dans le mouvement actuel des
esprits, les plus timides seront forcés de voir qu'il n'est donné à
personne de faire longtemps et à meilleur marché que les autres. Le
sol ne change pas et toutes les industries s'acquièrent.
»M. Dedel et M. Verstolck sont attendus demain matin. Il y a sept
semaines que le traité préliminaire est fait; dans ce traité, tous les
avantages sont pour les Belges; et cependant, le roi de Hollande
traîne toujours; c'est fort difficile à expliquer, car l'argent va lui
manquer, et très probablement il n'obtiendra pas des États-généraux un
nouveau crédit; du moins, c'est l'opinion générale. Je vous manderai
quelle est la première impression que j'aurai reçue au moment de
l'arrivée de ces messieurs...»
[110] Conseiller d'État français, envoyé à Londres pour aviser à
l'application de l'ordonnance royale sur les douanes, dont il est
fait mention dans la lettre du duc de Broglie du 1er juillet
(_Note de M. de Bacourt_).
«Le 9 juillet 1833.
»On vient de recevoir des nouvelles de l'expédition partie d'Oporto
sous les ordres de MM. de Palmella et Villaflor. Le débarquement
a eu lieu le 24 juin, au petit port de Villa Real, dans le royaume des
Algarves, tout près de la frontière d'Espagne. Les lettres, qui sont
du 28, annoncent qu'aussitôt après le débarquement, qui s'était fait
avec très peu de résistance de la part du gouverneur miguéliste, M. de
Villaflor s'était dirigé sur Tavira et devait s'avancer de là vers
Beja, capitale de la province de l'Alentejo, où il comptait sur de
nombreuses intelligences. M. de Palmella, de son côté, s'est rendu à
Faro, où il s'occupait à organiser le royaume des Algarves; toutes les
villes du littoral avaient proclamé la reine doña Maria... Le
capitaine Napier[111], commandant de la flotte, après avoir fait
proclamer la reine à Lagos, devait se rendre à l'embouchure du Tage
pour bloquer Lisbonne...»
[111] Le capitaine Napier commandait la flotte de dom Pedro: il
avait pris en Portugal le nom de Carlos de Ponza, parce que en
1813 il s'était emparé avec éclat de la petite île de Ponza sur
la côte de Naples.
Sir Charles Napier, né en 1786, capitaine de vaisseau en 1809, fit
en 1810 la campagne de Portugal et se signala à diverses reprises
jusqu'en 1815. Il fut alors mis en non-activité. En 1829, il entra
au service de dom Pedro dont il contribua à faire triompher la
cause. En 1834, il fut élu député à la Chambre des communes. Il
fut nommé commodore en 1839, contre-amiral en 1846 et vice-amiral
en 1853. Il échoua devant Cronstadt en 1854 et revint en
Angleterre où il mourut en 1860.
«Le 14 juillet 1833.
»La nouvelle est arrivée ce matin à Londres, que la flotte de la reine
doña Maria, commandée par l'amiral Carlos Ponza (capitaine Napier),
avait rencontré le 5 de ce mois, à la hauteur du cap Saint-Vincent,
l'escadre de dom Miguel, et qu'à la suite d'un engagement très vif,
l'amiral Ponza s'était emparé de deux vaisseaux de ligne, de deux
frégates et d'une corvette miguélistes. Cette nouvelle a produit une
grande sensation à Londres; le ministère en est très satisfait,
et on doit croire qu'elle lui sera utile dans les importantes
discussions qui vont s'ouvrir au parlement pendant cette semaine.
»Le fils de M. de Bourmont est arrivé ici, venant de France, et
apportant des sommes assez considérables. Il a fait acheter un grand
bateau à vapeur, _the United Kingdom_, qui partira pour Lisbonne dans
le courant de la semaine, chargé de munitions, d'artillerie et
d'officiers anglais, dit-on, qu'on est parvenu à enrôler.»
«Le 15 juillet 1833.
»... Nous avons eu ce matin notre première conférence sur les affaires
de Hollande et de Belgique... Après la conférence, j'ai entretenu lord
Palmerston de la communication que vous avez bien voulu me faire par
votre dernière dépêche sur le projet d'un traité d'alliance offensive
et défensive entre la Russie et la Porte ottomane, dont il vous a été
rendu compte par l'amiral Roussin[112]. Lord Palmerston a reçu les
mêmes informations par lord Ponsonby, quoique d'une manière peut-être
moins positive. Sir Frédéric Lamb lui écrit aussi que M. de
Metternich, lorsqu'il lui en a parlé, s'est montré fort irrité qu'on
crût à l'existence d'un pareil traité. Lord Palmerston et moi ne
pouvons pas nous persuader que la Russie ait osé risquer une démarche
de ce genre; mais mon opinion personnelle est que, si le traité
existe, l'Autriche doit en être une des parties, car on ne peut pas
raisonnablement supposer que la Russie fît seule un traité qui
mettrait nécessairement contre elle l'Autriche, la France et
l'Angleterre; la conduite du cabinet de Vienne serait, d'ailleurs,
dans cette occasion, d'accord avec beaucoup de ses antécédents[113]...»
[112] Voir page 176 et note et page 208.
[113] Voir pages 208 et 210.
«Le 19 juillet 1833.
»La discussion sur la seconde lecture du bill relatif au temporel de
l'Église d'Irlande, qui dure depuis deux jours à la Chambre des pairs,
sera probablement terminée cette nuit. Le discours que lord Grey a
prononcé dans la première séance a produit un grand effet et a été
généralement admiré. La position du cabinet s'est fort améliorée dans
ces derniers jours; il n'est plus douteux que la seconde lecture du
bill passera, et on pense même que dans les comités il ne subira pas
de changements très importants. On attribue beaucoup à la modération
témoignée par le duc de Wellington les dispositions plus calmes et
plus conciliantes que montre, en ce moment, l'opposition dans la
Chambre des pairs... Nous n'avons aucune nouvelle de Portugal, depuis
celle de la victoire de l'amiral Napier... »
«Le 26 juillet 1833.
»J'ai très bien compris l'intérêt que vous deviez mettre à suivre la
marche de la négociation sur les affaires hollando-belges; aussi
continuerai-je, comme je l'ai fait depuis la reprise de la
négociation, à vous tenir au courant de toutes les délibérations de la
conférence. Vous avez toujours été et vous serez toujours au courant
de tout ce qui nous occupe si vivement ici, et, certes, à cet égard,
vous devez souvent être fatigué de la multiplicité de mes lettres et
de mes dépêches. Les autres ambassadeurs attendent généralement que
nous soyons arrivés en conférence à quelques résultats pour en écrire
à leurs cours. Je pense être le seul qui écrive presque journellement;
et c'est peut-être un tort, car j'appelle ainsi votre attention sur de
simples ébauches et j'expose par là votre jugement à rester dans un
vague qui peut même l'induire momentanément en erreur.
»Je ne pense pas que depuis trois ans que je suis à Londres le roi ait
eu à se plaindre de faiblesse et d'imprudence de ma part, ni qu'il
puisse expliquer les lenteurs actuelles par autre chose que par cet
esprit de conciliation dont l'expérience me prouve chaque jour de plus
en plus les avantages. Je ne crois pas que ce soit le moment de
changer de système, et l'incident de Maestricht dont vous parle M.
d'Eyragues confirme cette opinion. Songez que nous avons enfin obtenu,
pour finir l'affaire belge, un concours sincère des puissances du
Nord; que nous leur devons l'assouplissement momentané, et qu'il
serait aussi facile que nuisible de compromettre leurs bonnes
dispositions _si peu instinctives_ par une complaisance illimitée pour
la Belgique. Les intérêts réels des Belges triompheront, mais leurs
besoins factices ne doivent pas venir entraver notre marche et nuire à
la bonne intelligence de l'Europe, si nécessaire dans le moment
actuel...»