«Paris, le 26 mai 1833.
»Mon prince,
»Vous trouverez dans la dépêche officielle que je vous adresse par
estafette nos dernières nouvelles de Constantinople: elles vont
jusqu'au 8 mai.
»Le fait important, c'est la décision prise par le grand seigneur de
céder Adana à Ibrahim, et la partie importante de ce fait, c'est que
ce soit lord Ponsonby qui l'ait conseillé; cela engage le gouvernement
anglais plus que je n'aurais osé l'espérer. Maintenant tout est fini
_de droit_, et il n'y a plus de prétexte pour les Russes à rester.
Mais, _de fait_, il pourrait bien en être autrement.
»L'amiral Roussin m'écrit une lettre où il semble fort inquiet des
efforts du comte Orloff pour rompre tout cet arrangement et établir
d'une manière durable, sinon définitive, les Russes à Constantinople;
il paraît même craindre que des dispositions ne se fassent, en secret,
pour appeler de nouvelles forces russes dans le Bosphore. Je ne sais
pas exactement quelle importance nous devons attacher à ses
appréhensions[96]. Ce théâtre de Constantinople est si mobile que les
choses y changent du blanc au noir dans une demi-journée. Toutefois,
sa lettre est conçue dans des termes tellement alarmants, qu'elle nous
a donné beaucoup à penser. J'ai cru devoir, _par extraordinaire_, la
soumettre au conseil, et le conseil a été unanimement d'avis que je
vous écrivisse à ce sujet, en vous priant de sonder le cabinet anglais
sur ses intentions dans le cas où la Russie jetterait à peu près le
masque, ferait rompre par la Porte tous les engagements pris sous
notre garantie commune et travaillerait à peu près ouvertement à
s'établir dans le Bosphore, sous l'apparence de protéger le sultan.
»Le conseil a été d'avis de faire équiper à Toulon deux vaisseaux de
plus et de les expédier à l'amiral Hugon[97]; ces deux vaisseaux
seront prêts dans vingt jours, c'est-à-dire le 15 de juin ou
environ. Comme nous ne voudrions pas que cet accroissement de forces,
qui rendra l'escadre française supérieure à l'escadre anglaise,
excitât de la jalousie à Londres, nous désirons que vous en fassiez
part à lord Palmerston, en lui demandant de renforcer également
l'escadre anglaise.
»Mais le point le plus important sur lequel nous désirerions nous
entendre avec le cabinet britannique, c'est la modification à faire
subir aux instructions des amiraux.
»En ce moment, les instructions de l'amiral Malcolm sont parfaitement
en harmonie avec celles de l'amiral Hugon. Ils doivent se réunir dans
les environs de Smyrne, tout étant fini du côté de l'Égypte: ils ont,
l'un et l'autre, ordre d'attendre des instructions nouvelles, avant de
tenter de passer les Dardanelles; mais les distances sont si grandes,
qu'il nous paraît qu'on risquerait beaucoup à persister dans de
semblables dispositions. Il vaudrait mieux, à notre avis, indiquer
d'avance, et dès aujourd'hui, dans quelles circonstances les deux
ambassadeurs à Constantinople seraient autorisés à ordonner aux
amiraux de mettre ce point à couvert de la prise de possession par les
Russes. Il nous paraît que cette autorisation devrait leur être donnée
dans deux cas:
»1º Si les forces russes leur donnent lieu de craindre, par leurs
mouvements, qu'elles ne veuillent s'emparer elles-mêmes des
Dardanelles;
»2º Si, après la paix faite et conclue comme elle l'est en ce moment,
de nouveaux renforts sont appelés d'Odessa ou de Bucarest, car ces
renforts ne peuvent avoir d'autre but que de s'assurer une position
inexpugnable.
»Bien entendu qu'après avoir franchi les Dardanelles, les deux
escadres s'arrêteraient, ne s'approcheraient point de Constantinople,
éviteraient toute agression et se contenteraient de repousser la force
par la force, en cas de besoin.
»Le conseil a également décidé que notre chargé d'affaires a
Saint-Pétersbourg serait chargé de déclarer, en termes mesurés mais
décisifs, que le cabinet de France s'attend, à présent que la paix est
faite, que les Russes ne se prévaudront d'aucun vain prétexte pour
séjourner à Constantinople, et qu'ils imiteront l'exemple que nous
avons donné cette année même en Belgique. C'est également l'attitude
que je prends vis-à-vis M. Pozzo.
»Veuillez, mon prince, communiquer ce que vous jugerez convenable dans
tout ceci au cabinet de Londres, et nous tenir au courant de ses
dispositions.»
[96] Un arrangement était effectivement intervenu le 5 mai entre
le sultan et le pacha d'Égypte, à la suite duquel Ibrahim se
retira en deçà du Taurus. A cette nouvelle qui dérangeait tous
ses plans, l'empereur Nicolas envoya à Constantinople le comte
Orloff avec les pouvoirs les plus étendus. Les appréhensions
manifestées par l'amiral Roussin n'étaient que trop fondées,
puisque, ainsi qu'on le verra dans le suite de ce récit, le
plénipotentiaire russe réussit à signer avec la Turquie un traité
d'alliance défensive (8 juillet). Ce n'est qu'après la signature
de ce traité qui mettait en réalité la Turquie à la merci du czar
Nicolas que la flotte russe repassa le Bosphore.
[97] Le baron Hugon, né en 1783, engagé en 1795, fit comme
capitaine de vaisseau la campagne de Navarin. En 1831, il fut
nommé contre-amiral et chargé de réprimer la piraterie grecque en
Orient. Il devint vice-amiral en 1840. Sénateur en 1852, il
mourut en 1862.