LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

«Londres, le 29 mai 1833.

»Monsieur le duc,

»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sous

le numéro 63, et qui était relative aux affaires d'Orient.

»Je viens d'avoir à ce sujet une longue conversation avec lord

Palmerston, qui a les mêmes nouvelles que vous, à peu près, de

Constantinople. Il pense que la cession d'Adana, une fois consentie

par la Porte, peut être regardée comme définitivement conclue, et

qu'il n'y a plus aucun prétexte pour la prolongation du séjour des

Russes dans le Bosphore. Il a déjà écrit dans ce sens au ministre

d'Angleterre à Pétersbourg, et il va renouveler les ordres qu'il

lui avait donnés et les rendre encore plus positifs.

»Lord Palmerston se refuse à croire que le sultan, à l'instigation des

Russes, revienne sur la cession d'Adana, après les représentations qui

lui auront été faites à cet égard par les ambassadeurs de France et de

la Grande-Bretagne; mais il approuve cependant la mesure adoptée par

le gouvernement du roi d'envoyer deux vaisseaux de plus dans

l'Archipel, et il a ajouté que la même mesure serait prise par le

gouvernement anglais. Deux des bâtiments qui, par suite de la

convention du 21 mai, ne seront plus employés sur les côtes de

Hollande, vont être expédiés immédiatement pour rejoindre l'escadre de

l'amiral Malcolm.

»Quant à l'envoi de pouvoirs aussi étendus que ceux que le

gouvernement du roi proposait d'adresser aux ambassadeurs de France et

d'Angleterre à Constantinople, lord Palmerston ne voudrait dans aucun

cas, y consentir, et à cet égard, je partage son opinion.

»En effet, ne semblerait-il pas exorbitant d'accorder à un ambassadeur

la faculté de prendre, sans avoir préalablement consulté son

gouvernement, une résolution qui peut amener la guerre? L'inconvénient

des distances, quelque grand qu'il soit, dans les circonstances

actuelles, ne pourrait jamais justifier l'adoption d'un tel parti. Je

vous avoue que, pour mon compte, je ne voudrais pas plus donner que

recevoir de pareils pouvoirs.

»Il me paraît que rien ne pourra faire changer sur ce point l'opinion

de lord Palmerston, qui est aussi celle de tous les ministres ses

collègues qu'il a consultés au conseil de cabinet, tenu ce matin...»

«Le 31 mai 1833.

»Dans la dépèche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 26 de

ce mois, vous me demandez de vous faire connaître ma manière de voir

sur la proposition de M. de Metternich à M. le comte de

Sainte-Aulaire, au sujet des affaires d'Orient[98]. J'éprouve, je

l'avoue, un certain embarras à répondre, en cette circonstance, à la

confiance que vous voulez bien me témoigner. La question d'Orient a

été, depuis six mois, appréciée dans des vues si diverses et souvent

si opposées; elle a été le motif de projets si incertains et si

mobiles, tour à tour acceptés et refusés; elle a mis en mouvement tant

d'intérêts différents, qu'il deviendra impossible, à mon avis,

d'arrêter un plan de conduite vraiment utile pour la résoudre, tant

que les puissances qui sont appelées à cette œuvre n'auront pas

adopté un principe unique, celui de la conservation de l'empire

ottoman, assurée, du moins pour quelque temps, par la paix qui vient

d'être signée.

»On ne peut pas s'étonner de la confusion qui a régné sur ce point,

dans les différents cabinets de l'Europe, un seul excepté, quand on

examine les sentiments divers qui les dirigeaient. Tous, à l'exception

du cabinet russe, envisageaient l'état de l'empire ottoman, d'après

des considérations relatives. Ainsi, on a vu l'Autriche dominée par

ses inquiétudes sur l'Allemagne et l'Italie; la France, favorisant,

peut-être sans s'en rendre compte, les intérêts du pacha d'Égypte, et

les abandonnant ensuite; l'Angleterre, témoignant une froideur qui a

été même jusqu'à l'indifférence. La Russie, seule, comme je le

disais, a marché vers un but positif. Aussi, par son action,

habilement conduite il faut en convenir, est-elle arrivée à un

résultat qui, s'il est avantageux pour elle, n'en est que plus

dangereux pour l'Europe.

»J'éprouve le besoin de rappeler ici, monsieur le duc, les différentes

démarches que j'ai été dans le cas de faire près du cabinet

britannique sur les affaires du Levant, afin de montrer que, pour ma

part, je n'ai jamais négligé ce qui pouvait concourir à une heureuse

solution de ces affaires.

»Vers la fin du mois de janvier dernier, je communiquai à lord

Palmerston, comme le constate la dépêche que j'eus l'honneur de vous

écrire, sous le numéro 57[99], un plan d'action en commun entre

l'Angleterre, la France et l'Autriche. Ce plan, qui, je crois, offrait

de grands avantages et qui avait été d'abord favorablement accueilli

par les ministres anglais, ne fut pas adopté par M. de Metternich, qui

répondit qu'il avait la plus complète confiance dans la loyauté et

dans les assurances de l'empereur Nicolas. Les choses restèrent ainsi,

livrées à elles-mêmes, ou plutôt à l'influence russe, qui ne s'était

pas endormie.

»A la fin de février, l'amiral Roussin conclut avec la Porte, une

convention imprudente, qui établit d'abord une funeste sécurité parmi

les puissances. Je dis imprudente, puisque cet ambassadeur, avant de

la conclure, ne s'était pas assuré des intentions du pacha d'Égypte,

qu'il ne put pas décider à se rendre à ses vues.

»Les Russes débarquèrent aux Dardanelles, et, d'accord avec la

Porte, en occupèrent différents points. Ce fut alors que je proposai

aux ministres anglais un nouveau plan qui consistait encore dans une

action commune des puissances; mais, pour cette fois, je croyais qu'il

fallait réclamer le concours de la Russie, qui, s'il présentait, à la

fin de janvier, les inconvénients que j'indiquais à cette époque,

était devenu une nécessité depuis qu'ils occupaient Constantinople.

Vous avez su, monsieur le duc, que ce plan n'avait pas eu beaucoup

plus de succès que le premier près du cabinet britannique, et qu'on

s'était borné à l'envoi de nouvelles instructions qui devaient avoir

peu d'influence sur la question principale, celle du maintien de

l'empire ottoman, libre de tout protecteur, comme de tout ennemi.

»M. de Metternich a plusieurs fois, j'en conviens, proposé de

s'entendre pour arriver à cet important résultat; mais on doit

reconnaître que ses projets n'étaient pas plus utiles que celui qu'il

vient de développer récemment à M. le comte de Sainte-Aulaire.

»La paix est enfin signée, et, quoi qu'il en soit des projets faits

jusqu'ici, je crois qu'il faut aujourd'hui les considérer comme

annulés par le fait même de la paix conclue entre le sultan et le

pacha d'Égypte, et nous tenir à ce fait comme à celui qui domine

désormais toute la question d'Orient. Il faut déclarer hautement que

nous regardons cette paix comme mettant fin à tout, et ne pas élever

le moindre doute sur la retraite immédiate des Russes.

»Mon opinion serait donc de répondre aux ouvertures de M. de

Metternich qu'une réunion quelconque des puissances, pour s'entendre

sur cette affaire, est devenue inutile, puisqu'il n'y a plus rien à

arranger, et que la cession du district d'Adana n'est que la

conséquence d'une transaction entre le sultan et le pacha,

c'est-à-dire entre le souverain et son vassal, dans laquelle les

puissances n'ont aucun droit d'intervenir.

»Je suis porté à croire ce parti le meilleur, parce que celui qui est

proposé par M. de Metternich rejetterait dans l'incertitude,

encouragerait les tergiversations du sultan, et servirait de prétexte

aux Russes pour ne pas se retirer de Constantinople. Il ferait

certainement perdre au sultan le peu de force morale qui lui reste,

et, dans l'état actuel de faiblesse de l'empire ottoman, le livrerait

à des dangers de toute espèce, en provoquant la révolte des pachas qui

soulèveraient aisément les peuples contre une intervention européenne.

»La marche que je propose de suivre est d'ailleurs parfaitement

d'accord avec le langage que vous avez tenu à M. le comte Pozzo et à

M. d'Appony et à celui que vous avez prescrit au chargé d'affaires de

France à Pétersbourg; elle s'accorde également avec la manière de voir

de lord Palmerston qui, je pense, avec raison, ne veut pas plus de

conférences à Vienne qu'à Constantinople, où j'avais, il y a quelque

temps, et dans d'autres circonstances, proposé de les établir, et nous

croyons l'un et l'autre qu'en présence d'une volonté exprimée par

toutes les puissances, la cour de Russie n'hésitera pas à rappeler ses

troupes de Constantinople.»

[98] Voir page 144 et note.

[99] Voir la dépêche du 28 janvier, p. 110.

«Le 2 juin 1833.

»Le prince de Lieven a reçu hier des lettres de Pétersbourg, qui, en

l'informant de la signature de la paix entre le sultan et le

pacha, lui annoncent l'intention formelle de l'empereur Nicolas de

rappeler ses troupes aussitôt que la demande lui en sera faite par le

sultan. Cela s'accorde avec ce que nous pressentions ici, et j'avoue

que je suis porté à croire dans cette circonstance aux assurances de

la Russie...

»Nous avons remis aujourd'hui, lord Palmerston et moi, à M. Van de

Weyer la note dont j'ai l'honneur de vous transmettre une copie[100].

Son objet est, comme vous le remarquerez, d'obtenir du gouvernement

belge l'exécution immédiate des articles de la convention du 21 mai,

qui concernent la Belgique...»

[100] Note du 1er juin. M. Van de Weyer répondit le 10 juin par

une note adressée à lord Palmerston et à M. de Talleyrand, dans

laquelle il déclarait accepter la convention du 21 mai.

«Le 4 juin 1833.

»J'ai l'honneur de vous transmettre une copie de la note par laquelle

lord Palmerston et moi avons communiqué la convention du 21 mai aux

plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie à Londres, et de

la réponse qui m'a été adressée par M. le prince de Lieven et qui est

identique avec celle des deux autres plénipotentiaires.

»En lisant cette réponse, vous remarquerez que les plénipotentiaires

ne prennent aucun engagement, et cela s'explique tout naturellement,

puisqu'ils ont été informés par le secrétaire de l'ambassade

hollandaise, arrivé hier à Londres, que le gouvernement néerlandais

s'était adressé aux trois cabinets de Vienne, de Berlin et de

Pétersbourg, pour s'entendre avec eux sur la reprise de la négociation

avec les cinq puissances[101]. Les plénipotentiaires doivent,

conséquemment, connaître le résultat de cette démarche et les

instructions qu'elle provoquera de la part de leurs cours respectives,

avant de manifester une opinion qui, d'ailleurs n'aurait été que

personnelle de leur part dans cette circonstance. Cependant, comme en

dernier lieu, la Prusse a parlé à La Haye, au nom des trois

puissances, il serait possible que la réponse de Berlin fût suffisante

pour décider les trois plénipotentiaires à rentrer dans la conférence.

»On doit supposer que le roi des Pays-Bas, en s'adressant aux trois

cours du Nord leur aura fait part des prétentions qu'il élèvera lors

de la négociation définitive; mais, quoi qu'il en soit, nous sommes en

droit de nous attendre que la première communication qui sera

faite à la conférence par le plénipotentiaire néerlandais renfermera

les chiffres du cabinet de La Haye sur les points financiers qui

restent à régler. S'il en était autrement, et que le roi des Pays-Bas

inventât de nouvelles difficultés qui tendraient à prolonger la

négociation, on pourrait peut-être proposer un ajournement qui

déplairait certainement en Hollande, et qui n'aurait aucun

inconvénient pour nous, puisque, aujourd'hui, la Belgique, placée dans

une situation beaucoup plus avantageuse que ne pourra la rendre le

traité définitif, est, par conséquent, en mesure d'attendre patiemment

que le gouvernement néerlandais revienne à des idées plus

raisonnables...

»Vous trouverez dans les journaux anglais d'aujourd'hui le récit

détaillé de la séance de la Chambre des pairs d'hier soir. Le duc de

Wellington a fait la motion d'une adresse au roi, pour demander le

maintien de la stricte neutralité du gouvernement anglais dans la

lutte qui existe entre les deux princes de la maison de Bragance.

Cette motion, qui a été combattue par les ministres, a fini par être

adoptée à quatre-vingt-huit voix contre soixante-huit. On pense que

c'est une défaite, mais qu'elle sera sans importance pour le

ministère...

[101] Il y eut à ce moment une tentative de rapprochement très

marquée entre le cabinet de La Haye et les trois cours du

continent, particulièrement celle de Berlin. M. Ancillon y

donnait les mains. M. Bresson, le 11 juin, annonçait non sans une

surprise mêlée d'inquiétude l'arrivée inopinée à Berlin du prince

Frédéric des Pays-Bas. Le 13, il rendait compte au département

d'un entretien qu'il avait eu à ce sujet avec M. Ancillon. «Le

prince Frédéric, lui avait dit le ministre prussien, est tombé à

Berlin comme une bombe dans une maison: personne n'en a été plus

surpris que le roi lui-même.» Suivant M. Ancillon, le prince

s'est annoncé comme envoyé par le roi, son père, pour remercier

le roi de Prusse et, en sa personne, les empereurs d'Autriche et

de Russie de la part qu'ils avaient prise à la conclusion de la

convention provisoire.--M. Bresson ajoutait qu'il remarquait un

changement dans la cour de Berlin. Elle désirait, disait-il, voir

la conférence abandonner son caractère d'arbitre pour prendre

celui de médiatrice. Il rappelait que quelques mois auparavant

(_Dépêche de M. Bresson, du 12 mars_) il avait déjà attiré

l'attention du cabinet français sur une lettre de M. de

Metternich, à M. Clam, agent autrichien à Berlin, communiquée par

celui-ci à M. Ancillon, qui contenait une première allusion à

cette idée. Il voyait dans ce plan la volonté très arrêtée des

cours du continent d'intervenir en faveur du roi des Pays-Bas. Le

duc de Broglie envoya aussitôt ces nouvelles à Londres, et invita

M. de Talleyrand à écarter toutes les propositions et

insinuations qui tendraient à dénaturer le caractère de la

conférence (_Dépêche du 20 juin_).

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 97 / 313 题