«Londres, le 17 mai 1833.
»Mon cher duc,
»Votre amitié veut m'attribuer un peu des succès de M. le duc
d'Orléans à Londres; je conviendrai peut-être, de vous à moi, que
je n'y suis pas parfaitement étranger; mais il est vrai de dire qu'on
ne saurait être mieux, à tous les égards, que ne l'est notre jeune
prince. _La duchesse de Cumberland_[89]!!! vient de charger madame de
Dino d'engager M. le duc d'Orléans à diriger sa promenade de dimanche
vers Kew, où elle veut lui offrir un déjeuner. Pour le coup, ce sont
là les grosses cloches qui sonnent, et je crois que la liberté rendue
à la prisonnière de Blaye n'est pas étrangère à une attention aussi
marquée, et que je n'allais pas jusqu'à espérer.
»En vous envoyant hier la note de M. Dedel[90], j'ai omis de vous dire
qu'il valait mieux n'en pas laisser prendre de copie à M. Lehon. Il y
aurait à craindre qu'il ne la fît publier trop tôt à Bruxelles, et
c'est ce qui m'a décidé à en donner seulement lecture à M. Van de
Weyer. D'ailleurs, si comme cette note nous le fait espérer, nous
arrivons bientôt à une convention préliminaire, nous devons nous tenir
en garde contre les prétentions belges qui, plus d'une fois encore,
nous gêneront.
»Je suis charmé que les instructions données à lord Ponsonby et à
l'amiral Malcolm, vous satisfassent. Les circonstances données, je
crois, en vérité, que c'est quelque chose d'obtenir ce que l'on vient
de faire.
»Espérons qu'il sortira enfin une convention préliminaire et
tranquillisante de la dernière note de M. Dedel à laquelle il me
semble qu'il y a peu d'objections à faire. Vous remarquerez sûrement
que le titre de grand-duc de Luxembourg est omis. Est-ce avec
intention? Nous aurons demain ou après-demain une conférence avec M.
Dedel. Je vous écrirai dès qu'il y aura quelque chose de décidé...»
[89] Frédérique de Mecklembourg-Strélitz, sœur de la reine
Louise de Prusse, née en 1778, mariée en 1815 à Ernest-Auguste
duc de Cumberland, fils de Georges III, roi d'Angleterre, plus
tard roi de Hanovre. La duchesse de Cumberland mourut en 1841.
[90] La note du 16 mai par laquelle, après une longue discussion,
M. Dedel déclarait que «jusqu'à la signature d'un traité
définitif, Sa Majesté Néerlandaise s'engageait à ne pas
recommencer les hostilités avec la Belgique et à laisser la
navigation de l'Escaut entièrement libre».
«Le 20 mai 1833.
»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser
sous le numéro 59, ainsi que les ratifications du traité
supplémentaire qui règle l'ordre de succession au trône de Grèce[91].
»Nous avons eu, avant-hier et aujourd'hui, des conférences de
plusieurs heures entre lord Palmerston, M. Dedel et moi, et, si
j'osais croire à la réalisation d'une espérance si souvent trompée, je
vous dirais que demain, peut-être, nous signerons la convention
préliminaire. M. Dedel, que je quitte à l'instant, hésite encore pour
un article explicatif que nous lui avons proposé, et s'il ne se décide
pas d'ici à demain, il en référera à La Haye; ce sera alors un nouveau
retard de huit jours. Dans le cas où un examen attentif de ses
instructions, lui persuaderait qu'il est autorisé à consentir à ce que
nous lui proposons, la convention serait signée demain.
»Je n'ai pas besoin de vous assurer que je fais tout ce qui est en mon
pouvoir pour hâter la solution d'une affaire dont personne plus que
moi n'apprécie l'importance. J'aurai l'honneur de vous écrire à
l'issue de la conférence que nous devons avoir demain...»
[91] Ce traité supplémentaire signé le 30 avril 1833 avait pour
but de préciser et de compléter les dispositions de l'article 8
de la convention du 7 mai qui réglait la succession au trône de
Grèce. Il portait que la succession à la couronne tant dans la
branche du roi Othon que dans celles des princes Luitpold et
Adalbert, lesquelles avaient été éventuellement substituées à
celle du prince Othon, devait être établie de mâle en mâle par
ordre de primogéniture. Les femmes ne seraient habiles à succéder
à la couronne que dans le cas de l'extinction totale des
héritiers mâles légitimes dans les trois branches.
«Le 21 mai 1833.
»Cette fois, mes espérances n'ont point été déçues, et j'ai l'honneur
de vous transmettre la convention préliminaire que je vous annonçais
hier et que nous venons de signer avec M. Dedel[92]. Elle renferme
toutes les stipulations qui me paraissaient essentielles à obtenir:
car il résulte évidemment de cette convention que la Belgique se
trouve dans la position la plus _favorable_, et que celle du roi des
Pays-Bas est tellement _défavorable_ qu'il doit être promptement amené
à demander lui-même un traité définitif. L'ouverture de l'Escaut et le
non-payement des intérêts de la dette par la Belgique, lui en
imposeront bientôt l'obligation. Je crois donc avoir rempli
complètement les intentions du gouvernement du roi en concluant un
arrangement qui contient tout ce qu'il était possible de demander
en ce moment au gouvernement néerlandais.
»Vous remarquerez que nous avons fait ajouter à la suite un article
séparé, qui est explicatif de l'article III, sur le sens duquel nous
ne voulions laisser aucune incertitude. Nous avions d'abord demandé
qu'il fût inséré dans le traité; mais, M. Dedel, que nous avons décidé
avec la plus grande difficulté à adopter cet article, s'est opposé à
ce qu'il fût compris dans la convention elle-même, par un motif qui
nous a paru assez fondé: c'est qu'une explication qui suivrait
immédiatement l'article III aurait l'air de jeter du doute sur la
bonne foi de la rédaction proposée par le roi des Pays-Bas, et que
nous devions au moins cette légère satisfaction à son gouvernement et
à lui-même, qui craindrait de s'exposer aux reproches de son souverain
en consentant à son insertion, telle que nous la désirions. Nous avons
cédé avec d'autant plus de facilité sur ce point, que la question en
elle-même est très peu importante, puisque l'article explicatif doit
être ratifié en même temps que la convention et avoir la même valeur
qu'elle.
»Vous jugerez convenable de ne rien publier de la convention avant le
terme de dix jours fixé pour l'échange des ratifications.
»Le gouvernement du roi sentira sans doute, après que cette convention
aura été ratifiée, que le moment est venu de provoquer un désarmement
en Belgique. Il serait peut-être utile, dès à présent, d'insinuer
cette mesure à Bruxelles; c'est celle qui, plus que toute autre,
hâtera l'arrangement définitif: car, la Belgique désarmant, l'armée
hollandaise se débandera ou sera bientôt licenciée, et le gouvernement
néerlandais se trouvera par cela même forcé de mettre fin à un
état de choses qui compromet si gravement son existence.
»M. le duc d'Orléans est parti ce matin pour Liverpool et Manchester:
Son Altesse Royale sera de retour à Londres le 28...»
[92] Par cette convention, le roi Guillaume promettait le
maintien de l'armistice, la liberté de la navigation de l'Escaut
et de la Meuse, la liberté de communication entre Maestricht, le
Brabant et l'Allemagne. D'un autre côté l'embargo sur les navires
hollandais était levé, et les prisonniers de guerre mis en
liberté. L'article explicatif dont il est question quelques
lignes plus bas était ainsi conçu:
Il est convenu entre les hautes parties contractantes que la
stipulation relative à la cessation des hostilités, renfermée dans
l'article III de la convention de ce jour, comprend le grand-duché
de Luxembourg et la partie du Limbourg occupée provisoirement par
les troupes belges. Il est également entendu que, jusqu'à la
conclusion du traité définitif dont il est fait mention dans ledit
article III de la convention de ce jour, la navigation de l'Escaut
aura lieu telle qu'elle existait avant le 1er novembre 1832.--Le
présent article aura la même force et valeur...