LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

«Londres, le 15 avril 1833.

»Mon cher duc,

»Le retard apporté au voyage de M. le duc d'Orléans a l'avantage de

lui faire éviter la petite épidémie qui règne ici: elle a saisi lord

Palmerston et M. Dedel; le roi de Hollande, malade aussi, ne répond

pas...

»J'espère que M. le duc d'Orléans ne quittera Paris qu'après le

prochain dénouement de Blaye: il ne saurait être commode, pour un

aussi proche parent et dans des circonstances aussi particulières, de

se trouver dans un pareil moment sur une terre étrangère. On ne porte

ici aucun intérêt politique à madame la duchesse de Berry, mais

elle a inspiré une grande pitié. Pourquoi donc M. le duc d'Orléans,

qui est maître de choisir son moment, ne remettrait-il pas son voyage

après la délivrance de sa cousine?

»Ma dépêche d'aujourd'hui est bien pauvre, car la semaine qui vient de

s'écouler a été fort terne, en apparence du moins. Si l'on en croyait

les bruits qui circulent, elle se serait passée dans une guerre

intestine qui menacerait le cabinet d'une prochaine modification. Sans

croire à un résultat aussi sérieux, il faut cependant que le ministère

éprouve, non seulement de fortes difficultés parlementaires, mais

encore des difficultés de cabinet par les nuances d'opinion de ceux

qui le composent. Je ne crois pas les choses assez avancées dans cette

route pour en faire un sujet de dépêche; je vous avoue, d'ailleurs,

tout naturellement, mon cher duc, que je n'ai pas grande opinion de

l'importance que l'on attache chez nous au secret. J'ai eu plusieurs

fois, depuis trois ans, raison de craindre que ce qui se passait au

conseil à Paris devenait promptement le domaine des salons. L'orage

qui gronde ici, dans mon opinion particulière, passera sans éclater,

mais il ne faudrait pas qu'il revînt ici que j'ai appelé votre

attention sur les difficultés intérieures de l'administration...»

«Le 18 avril 1833.

»J'ai vu hier lord Palmerston. En lui parlant des affaires du Levant,

je me suis servi utilement des réflexions que contenait votre dépêche

numéro 47, pour lui faire comprendre l'inconvénient d'un désaccord

même apparent, entre la Grande-Bretagne et la France, dans les

négociations suivies en ce moment à Alexandrie et à Constantinople.

Il a apprécié l'importance de ces réflexions, et m'a répondu que les

instructions du colonel Campbell lui prescrivant à peu près de

conformer sa conduite à celle du consul général de France, il ne

doutait point que notre action sur ce point ne fût simultanée; qu'à

l'égard de Constantinople, il n'avait pu approuver entièrement la

vivacité que l'amiral Roussin avait déployée dès le début de la

mission qui lui était confiée[78]; que le chargé d'affaires

d'Angleterre, qui était sans instructions, avait dû montrer une

réserve qui convenait mieux à sa position secondaire et peut-être

aussi aux circonstances dans lesquelles il se trouvait placé.

»Je suis bien aise que vous ayez chargé lord Granville de présenter à

lord Palmerston les observations que vous a inspirées la conduite de

l'Angleterre dans les affaires d'Orient. J'ai été déjà plus d'une fois

dans le cas de vous faire remarquer que le cabinet anglais, dominé

soit par la préoccupation des progrès de la puissance égyptienne, soit

par l'indifférence qu'il apporte dans les questions de politique

extérieure qu'il ne croit pas l'intéresser directement, a toujours

accueilli froidement les propositions que je lui ai faites à diverses

reprises. Je verrai donc avec plaisir lord Granville me prêter l'appui

de son opinion près des membres du cabinet.

»Lord Palmerston m'a dit que le chargé d'affaires d'Autriche lui avait

fait part du projet de M. de Metternich que vous avez bien voulu me

communiquer, et qui consisterait à traiter à Vienne les différentes

questions relatives aux affaires du Levant[79]. M. de Metternich

ne voudrait pas que cette négociation prît la forme d'un congrès ou

d'une conférence; il craindrait, sans doute, de paraître imiter en

quelque chose ce qui s'est fait à Londres. Lord Palmerston n'est pas

éloigné d'adopter l'idée de M. de Metternich dans ce qui se rapporte

au concours des quatre puissances pour régler la pacification du

Levant: car il pense, et je partage cette opinion, que la meilleure

manière de neutraliser les mauvaises intentions de la Russie est de

l'appeler à concourir à toutes les négociations et de la lier ainsi

par des engagements qu'elle ne refuserait que difficilement de

prendre. La Russie, agissant seule, doit appeler la plus grande

surveillance: agissant avec les trois autres puissances, le danger de

son action est très affaibli. Mais, d'autre part aussi, lord

Palmerston voudrait que cette affaire se traitât plutôt à

Constantinople qu'à Vienne. Les motifs apparents qu'il fait valoir

sont la nécessité d'être sur les lieux mêmes dans une affaire de cette

importance, et l'embarras des distances. Je crois bien cependant que

la véritable raison qui lui fait préférer Constantinople à Vienne est

l'idée que M. de Metternich, en attirant cette négociation à Vienne,

ne parvînt bientôt à y appeler les affaires de l'Europe et à diminuer

par là l'influence de l'alliance intime de la France et de

l'Angleterre, qui l'offusque toujours. Dans mon opinion,

Constantinople est préférable, parce qu'on éviterait là l'inconvénient

des retards, qui est si grave dans l'état de faiblesse de l'empire

ottoman. Je suppose que la confiance que le gouvernement du roi a

placée dans l'amiral Roussin ne pourrait que s'accorder avec le

choix de cette ville pour le centre de la négociation...»

[78] Voir page 134.

[79] Voir page 144.

«Le 25 avril 1833.

»J'ai lu avec un vif intérêt la lettre de M. Bresson du 14 avril, que

vous m'avez fait l'honneur de me communiquer[80], et j'avoue que je

fonde beaucoup d'espoir sur les résultats de la présence du comte

Matusiewicz à Berlin pour la solution de notre négociation avec le roi

des Pays-Bas. Il ne conviendrait pas, je crois, en ce moment, au

succès de l'affaire hollando-belge de témoigner de la méfiance sur les

démarches du cabinet russe, et il faut, au contraire, en tirer tous

les avantages qu'elles peuvent nous offrir. Ma vieille expérience m'a

appris qu'il est des circonstances où la confiance, même un peu

hasardée, devient de l'habileté. Cette opinion prend plus de force et

de valeur encore lorsqu'on trouve un gage de sécurité dans les

intérêts bien fondés et bien distincts de ceux à qui on se confie.

»C'est également sur ce principe que j'établis la nécessité pour la

France, la Grande-Bretagne et surtout pour l'Autriche, de réclamer le

concours de la Russie dans les affaires d'Orient, parce que je suis

persuadé qu'il entre dans les véritables intérêts de la Russie de

rassurer l'Europe, _pour_ _le présent_, sur les projets ambitieux

qu'on lui suppose. Le langage conciliant et plein d'abnégation que M.

de Lieven n'a pas cessé de tenir ici n'a pu que me confirmer dans

cette opinion.

»Les dernières nouvelles de Constantinople parvenues à Londres y ont

causé des alarmes peut-être exagérées et qui tiennent surtout, je

pense, à ce qu'on n'était pas préparé à la marche si rapide des

événements. Il y a eu évidemment imprévoyance de la part des

gouvernements, et c'est à une prompte réparation de cette imprévoyance

qu'il faut pourvoir aujourd'hui.

»Le ministère anglais, qui, jusqu'à présent, s'était assez légèrement

occupé de cette grave question, commence enfin à l'apprécier à sa

juste valeur. Lord Grey et lord Palmerston m'ont parlé tous deux, avec

inquiétude, de l'état de l'Orient, avant même l'arrivée de lord

Granville. Je ne doute pas que la présence de cet ambassadeur à

Londres ne contribue à éveiller davantage l'attention du cabinet

britannique sur ce point.

»J'ai beaucoup réfléchi sur ce qu'il y aurait de plus utile à faire

pour le Levant, et s'il est très difficile de former des combinaisons

sur des événements aussi compliqués et aussi incertains que ceux qui

se passent en Asie, il est du moins possible de se tenir en mesure

d'atténuer leurs conséquences fâcheuses, en prévenant pour un avenir

rapproché de dangereuses collisions, ou bien de sanctionner les

résultats de ces événements s'ils offrent vraiment quelque garantie

aux gouvernements européens.

»Les dernières circonstances ayant rendu à chacun son indépendance,

mes réflexions m'ont affermi dans l'idée que, pour finir

aujourd'hui les affaires d'Orient d'une manière quelque peu rassurante

pour l'Europe, le concours des quatre puissances est absolument

nécessaire. Ce concours devrait être exprimé par une transaction

quelconque qui contiendrait l'engagement formel de la part des

puissances contractantes de ne recevoir aucune augmentation

territoriale aux dépens de l'empire ottoman. Un tel engagement

n'aurait rien d'inusité; il a même, récemment encore, été appliqué à

la question grecque, lorsque les trois puissances signataires du

traité du 6 juillet 1827 ont promis de ne faire porter le choix du

souverain de la Grèce sur aucun des membres des familles régnantes en

France, en Russie et en Angleterre.

»Nous n'éprouverions aucun embarras à l'égard d'Alger par un pareil

engagement, le principe de notre expédition ayant reçu dans le temps

l'approbation pleine et entière de la Russie et de l'Autriche. Il

suffirait d'ailleurs, pour nous mettre parfaitement à couvert, de

choisir une époque qui ne pourrait pas laisser de doute sur notre

droit à une occupation permanente du territoire d'Alger.

»J'ai communiqué à lord Palmerston l'avis que je viens d'avoir

l'honneur de vous exposer; il sera soumis ce soir à un conseil de

cabinet, et j'espère être demain en état de vous faire connaître une

résolution définitive...»

[80] Dans cette dépêche, M. Bresson annonçait l'arrivée à Berlin

du comte Matusiewicz avec mission d'inviter le cabinet prussien à

s'associer à la note du 2 avril. On se rappelle (voir page 89)

que cette note avait été adressée par le prince de Talleyrand et

lord Palmerston à M. Dedel en réponse aux propositions

inadmissibles qu'il avait formulées dans son projet du 23 mars.

M. Bresson rendait compte des démarches de M. Matusiewicz qui,

disait-il, avait persuadé le roi de Prusse. Il vantait sa

hardiesse, car il agissait ainsi sans en avoir spécialement

référé à sa cour. Il parlait aussi de ses sollicitations dans le

même but auprès du ministre autrichien qui n'y avait pas répondu

et avait demandé des instructions à Vienne.

«Le 25 avril 1833.

»Mon cher duc,

»Cette affaire d'Orient devient bien forte. Il est vraiment un peu

étrange que l'amiral Roussin ne se soit pas assuré des dispositions

d'Alexandrie avant de se porter fort à Constantinople[81]: c'est

ce qui nous a tous trompés. Mais enfin il faut prendre les choses où

elles sont parvenues. Ici, d'une longue léthargie on passe à une sorte

d'épouvante; cette alarme n'a cependant produit aucun expédient:

chacun alors est venu me parler et me demander mon avis. J'ai pu dire

ce que je croyais être, _dans mon opinion particulière_, la seule

bonne issue. Vous en trouverez les détails dans ma dépêche

d'aujourd'hui. Demain je pourrai vous en dire davantage; mon projet

_verbal_ devant être soumis ce soir à un conseil de cabinet. Lord

Palmerston l'a accepté ce matin avec empressement; mais, isolée, son

opinion ne suffit pas pour un commencement d'exécution qui, cette

fois-ci, je l'espère, ne se fera pas attendre, ceci étant surtout une

question d'à-propos. A demain...»

[81] Voir page 134.

«Le 26 avril 1833.

»La résolution dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir dans ma

dépêche d'hier a été adoptée par le cabinet anglais. Il va, je crois,

proposer aux gouvernements d'Autriche, de France et de Russie, de

conclure une convention qui, dans trois articles à peu près,

renfermerait:

»1º L'engagement de ne consentir à aucun démembrement de l'empire

ottoman, soit au profit d'une des quatre parties contractantes, soit à

celui de toute autre puissance;

»2º L'assentiment donné par les quatre cours à tout arrangement conclu

entre la Porte ottomane et le pacha d'Égypte, par suite duquel la

suzeraineté et l'intégrité de l'empire ottoman seraient maintenues;

»3º L'engagement également pris par les quatre cours, dans le cas où

le pacha d'Égypte n'aurait pas consenti à un arrangement tel que celui

défini dans l'article précédent, de l'y contraindre par les moyens

qu'elles concerteront entre elles.

»Je vous indique ici les trois points qui entreront dans le projet de

convention, sans pouvoir spécifier la rédaction définitive qui sera

adoptée et qui vous sera immédiatement communiquée. Ma dépêche d'hier

vous rassurera, je l'espère, sur la seule question qui intéresse

directement la France; j'ai insisté sur les dates: vous verrez si

celles qui vous sont proposées vous conviennent.

»Je n'ai trouvé aucun inconvénient à ce que la proposition vînt de

l'Angleterre, qui ne veut avoir, dans les affaires d'Orient, qu'un

intérêt européen, et qui, n'y ayant pris jusqu'à présent aucune part

active, se trouve placée vis-à-vis des autres puissances dans une

position plus impartiale que nous.

»Si une telle proposition n'était point acceptée par les gouvernements

d'Autriche et de Russie, nous pourrions voir dans ce refus une preuve

que ces deux gouvernements ont des arrière-pensées, peut-être des

projets arrêtés de partage: car, pour me servir d'une expression

vulgaire, _ils sont coutumiers du fait_.

»J'attendrai avec impatience les réponses que vous voudrez bien me

faire à mes dépêches d'hier et d'aujourd'hui...»

«Le 29 avril 1833.

»J'apprends avec grand plaisir que vous regardez comme terminée la

discussion qui s'était élevée entre la cour de Pétersbourg et le

gouvernement français au sujet des négociations de l'amiral Roussin à

Constantinople. C'est une complication de moins dans un moment où

elles ne manquent assurément pas.

»Quand cette dépêche vous parviendra, monsieur le duc, les journaux

anglais, qui précèdent presque toujours nos courriers, vous auront

déjà informé du grave embarras qu'a produit pour le cabinet le vote de

vendredi soir, dans la Chambre des communes, par suite duquel le droit

sur la drèche (_malt tax_) a été réduit de moitié. Cette réduction

causera dans les recettes une diminution de près de deux millions cinq

cent mille livres sterling; et si l'abolition de la taxe sur les

fenêtres(_window tax_) était adoptée demain, comme il est possible

qu'elle le soit, il se trouverait tout à coup un déficit dans les

recettes de près de cinq millions de livres sterling.

»Le ministère a eu de fréquentes réunions depuis trois jours afin de

pourvoir à cet embarras. Il éprouve les plus grande difficultés pour

couvrir le déficit dont il est menacé... Cet incident est assez grave;

aussi a-t-il excité, ici, un mouvement très vif dans les esprits; les

fonds ont subi une altération considérable; les journaux ont redoublé

de violence dans leur polémique. On ne pense pas cependant que ce

triomphe des ennemis du ministère puisse amener sa retraite; mais il

aura le fâcheux inconvénient d'éveiller la défiance de ses partisans

et d'affaiblir par conséquent ses forces. On croit que ce soir le

ministère présentera à la Chambre des communes la résolution que le

vote de vendredi l'aura obligé de prendre; elle n'est point encore

connue, et l'heure de la marée m'empêchera sans doute de vous la

transmettre aujourd'hui. Je vous écrirai demain, à ce sujet, par

l'estafette.

»Votre dépêche du 25, qui contenait la copie d'une lettre de M.

Bresson, du 18, m'avait causé une grande satisfaction qui n'a

malheureusement pas duré longtemps. Les dernières nouvelles de Berlin

nous apprennent que M. Ancillon, au moment de signer la note convenue

avec le comte Matusiewicz, a tout à coup changé de volonté, sous le

prétexte que la note du cabinet de La Haye, du 16 avril, devait nous

suffire par les propositions qu'elle renferme au sujet de l'armistice.

J'avoue que je ne comprends pas une pareille manière de traiter les

affaires; elle serait décourageante pour l'avenir, s'il ne fallait pas

compter un peu aussi sur quelque nouveau caprice de M. Ancillon[82].

»Nous n'avons pas de nouvelles de La Haye depuis l'envoi de notre note

du 22[83]: nous en attendons à chaque instant; les premières qui

arriveront n'auront probablement pas un grand intérêt. Il est bien à

craindre que les incertitudes de M. Ancillon, l'état de l'Orient, et

surtout l'embarras présent du ministère anglais, ne nous créent de

nouvelles difficultés à La Haye...»

[82] La mission du comte Matusiewicz à Berlin avait traversé de

nombreuses vicissitudes. Elle avait d'abord semblé réussir au

point que M. Bresson avait cru pouvoir annoncer que M.

Matusiewicz partait pour La Haye, après avoir arrêté avec M.

Ancillon les termes de la note collective qui devait être remise

au cabinet néerlandais dans deux hypothèses: la première, si sa

réponse à la note du 2 avril était négative, évasive ou

dilatoire, la deuxième s'il n'y faisait pas de réponse dans un

délai raisonnable. Si la réponse était favorable, la démarche

n'aurait pas lieu et le cabinet de Berlin joindrait ses efforts à

ceux des autres cours pour hâter la conclusion d'un traité

définitif. Tout paraissait réglé, lorsque tout à coup M. Ancillon

se ravisa (_Dépêche de M. Bresson du 22 avril_) et déclara qu'il

n'y avait plus lieu à l'envoi de la note collective. Toutefois le

ministre de France revint à la charge, et avec le concours de

lord Minto, ministre d'Angleterre, il finit par persuader le roi.

Finalement, le 6 mai, M. Bresson put écrire à Paris que la note

était partie la veille pour La Haye. Il ajoutait que M. Ancillon

lui avait déclaré qu'en cas de refus du roi des Pays-Bas, la

Prusse était décidée à l'abandonner à lui-même (_Correspondance

officielle de M. Bresson_).

[83] On se rappelle (voir page 89) que M. Dedel avait fait à la

conférence de nouvelles propositions par une note du 16 avril.

Ces propositions, jugées inadmissibles à Londres (voir à ce sujet

une lettre de lord Palmerston à M. de Talleyrand, Appendice, page

502), avaient provoqué de la part de la conférence une réponse

très vive, sous la forme d'une lettre collective au cabinet de La

Haye. C'est cette lettre en date du 22 avril dont il est ici

question.

«Le 29 avril 1833, au soir.

»Mon cher duc,

»Ennemi des prédictions, je m'abstiens d'en faire sur le résultat de

la journée, qui, cependant, est d'une grande importance pour les

destinées politiques et financières du ministère et du pays. Je me

bornerai à fixer votre attention sur le _Times_ d'aujourd'hui. Lisez,

je vous prie, le _leading-article_ et celui du _Money-market_. Vous en

sentirez sûrement toute la portée, et vous saurez alors où en est

l'Angleterre.

»Les tories prêteront dans la séance d'aujourd'hui un appui sincère au

ministère; mais si l'on n'obtenait pas que le vote de vendredi fût

annulé, tout changerait rapidement de face ici, et l'on verrait

bientôt, comme le disait madame de Lieven hier, avec une joie

concentrée: _l'Angleterre ne peser plus guère dans la balance

européenne_.

»Adieu, mille amitiés.»

«Londres, le 1er mai 1833.

»Monsieur le duc,

»Comme j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer hier, la séance de la

Chambre des communes n'a fini qu'à quatre heures ce matin, et par un

vote en faveur du ministère. C'est par une majorité de cent

cinquante-quatre voix que la Chambre a décidé de revenir sur

l'abolition de la taxe sur la drèche. On espère que cette circonstance

qui avait d'abord causé d'assez graves inquiétudes, rendra plus

facile la discussion du budget. Les fonds sont beaucoup montés

aujourd'hui.»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 84 / 313 题