LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 12 avril 1833.

»Mon prince,

»Je me reproche de ne pas vous avoir entretenu plus au long du voyage

de M. le duc d'Orléans. Lorsqu'il en a été question pour la première

fois, les petites difficultés dont il peut être l'occasion ne

m'avaient pas frappé, je l'avoue, autant qu'elles auraient dû me

frapper. Cela m'avait paru une chose assez simple, et, pour tout dire,

je n'y avais pas assez réfléchi lorsque j'ai fait l'étourderie d'en

parler à lord Granville comme d'une chose éventuelle et possible avant

que la résolution en fût arrêtée. Il m'a pris au mot, en a écrit

sur-le-champ à son gouvernement, en m'assurant que rien ne serait plus

agréable au roi d'Angleterre. Cependant, en y pensant davantage, il

m'a paru, non point que la chose fût mauvaise à faire, mais qu'il

était bon de s'y préparer et de prendre des mesures pour qu'elle

réussît bien. C'est dans ce but que j'ai contribué de mon mieux à

faire différer le voyage. M. le duc d'Orléans ne veut ni de l'attitude

de prince royal, ni de celle de prince voyageant incognito. Reste à

savoir comment on peut lui ménager une réception convenable dans cette

position intermédiaire. Quant à moi, je ne sais si je me trompe, mais

j'insiste beaucoup auprès du roi et auprès de lui pour qu'il ait en

Angleterre l'attitude la plus aristocratique possible, et qu'il ne

donne pas aux gens qui ne demanderaient pas mieux que de le traiter en

parvenu un prétexte pour cela. Je l'ai prié d'y bien réfléchir, puis

de me communiquer ses idées sur le nombre et l'espèce de

personnes qui doivent l'accompagner, sur l'étiquette à laquelle il

veut se résigner, sur tous les accessoires, en un mot, du voyage tel

qu'il le conçoit. Lorsqu'il m'aura fait part de ses idées sur ce

sujet, je vous en écrirai, et vous demanderai vos bons conseils pour

m'aider à rectifier ce qu'il pourrait y avoir de défectueux. M. le duc

d'Orléans a beaucoup acquis; je suis certain que sa tenue sera bonne,

son désir d'aller en Angleterre tient plutôt à l'envie d'échapper à la

vie oisive de Paris qu'à toute autre chose. Il est ici absolument

étranger à toute politique, peut-être trop, car cela le rend plus

dissipé qu'il ne le serait naturellement. Au demeurant, nous avons au

moins un mois devant nous, et d'ici là, j'aurai le temps de recevoir

vos directions sur ce qui pourra le mieux réussir.

»Nos affaires d'Orient se compliquent un peu, mais je crois cependant

que nous en viendrons à bout.»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 83 / 313 题