«Londres, le 9 avril 1833.
»Monsieur le duc,
»La santé de lord Palmerston ne lui a pas encore permis de me recevoir
aujourd'hui, il n'a vu personne. J'ai passé inutilement aussi chez le
ministre de la marine, sir James Graham[75], qui est aussi indisposé,
mais je suis parvenu à voir lord Grey, auquel j'ai pu donner
connaissance des faits contenus dans la dépêche que vous avez bien
voulu m'écrire le 4 de ce mois, au sujet des affaires d'Orient.
»Lord Grey m'a dit que l'Angleterre ne restait point inactive dans
cette grave circonstance et que des ordres avaient été expédiés pour
que tous les bâtiments disponibles de la station du Tage et des
différentes croisières anglaises dans la Méditerranée se rendissent
immédiatement devant Alexandrie. Cette force maritime est chargée
d'appuyer la négociation du colonel Campbell. Vous avez eu
connaissance des instructions qu'il a reçues en se rendant à
Alexandrie; vous pouvez, par conséquent, juger la ligne de conduite
qu'il suivra.
»Dans le cas où le pacha d'Égypte se refuserait à consentir aux
propositions approuvées par le colonel Campbell, l'escadre anglaise ne
laissera sortir aucun bâtiment de guerre de Méhémet des ports de
l'Égypte, et interceptera en même temps tout transport d'hommes ou de
munitions qu'on essayerait d'envoyer à l'armée d'Ibrahim.
»On a, de plus, adressé au commandant des forces navales anglaises
dans la Méditerranée l'ordre de se concerter avec l'amiral français,
si la négociation du colonel Campbell échouait à Alexandrie.
»Telles sont les communications qu'en l'absence de lord Palmerston
j'ai reçues de lord Grey.
»Il semblerait résulter des renseignements que vous avez eus de Vienne
et que vous m'avez fait l'honneur de me transmettre, que M. de
Metternich serait fort agité des événements qui se passent en Orient
et qu'il éprouverait une inquiétude secrète des projets ultérieurs de
la Russie. Les informations venues de Vienne à Londres, soit au
cabinet, soit aux ministres étrangers, dont j'ai eu connaissance, ne
sont pas dans le même sens. Les dépêches et les lettres particulières
annoncent, au contraire, que M. de Metternich cherche à rassurer ceux
qui se montrent effrayés de la présence des Russes dans le Bosphore,
et qu'il a une confiance pleine et entière dans les assurances données
par le cabinet de Pétersbourg et par l'empereur Nicolas.
»Il est dit aussi dans les renseignements que vous avez de Vienne que
l'opinion publique s'y est fortement prononcée contre la Russie. Je
m'étonne un peu d'entendre parler de l'opinion publique de Vienne; mes
souvenirs, mes relations actuelles m'avaient laissé croire qu'à Vienne
il n'y avait point d'opinion publique; il y a bien une opinion de
société, mais cette société est une: elle n'est point divisée, et
c'est M. de Metternich qui la dirige; ce serait, je crois, s'abuser
beaucoup que de compter trouver là un auxiliaire dans l'opinion
publique.
»Du reste, on croit généralement à Londres que les affaires présentes
d'Orient s'arrangeront, parce que les quatre grandes puissances, y
compris la Russie, qui y ont des intérêts plus ou moins directs,
paraissent toutes tendre vers le même but, qui est le maintien de
l'existence de l'empire ottoman...»
«Le 11 avril 1833.
»... La poste d'aujourd'hui nous a apporté le récit des événements qui
se sont passés à Francfort, et qui semblent être assez graves[76]. Je
vous prie de les juger sous le rapport que j'ai eu l'honneur de vous
indiquer plusieurs fois dans mes dépêches, c'est-à-dire sous le
rapport de l'influence qu'ils auront sur le cabinet autrichien. M. de
Metternich ne montre une confiance entière dans les intentions de la
Russie que parce qu'il est dominé par la crainte des troubles que
l'esprit révolutionnaire pourrait essayer de produire en Allemagne et
en Italie. Il est, en général, disposé à sacrifier la politique
extérieure de l'Autriche à ce qu'il croit être le principe essentiel
de sa politique intérieure, et, comme il trouve en ce moment dans le
gouvernement russe un ennemi déclaré de l'esprit d'innovation, il est
bien déterminé à se joindre à lui pour réprimer toutes les tentatives
des agitateurs allemands ou italiens. Ce n'est pas qu'il néglige
absolument les intérêts importants de la Hongrie et de l'Autriche
dans les affaires d'Orient, mais ce n'est pour lui qu'une question
secondaire.
»Je ne suis point surpris des insinuations qui vous ont été faites par
MM. d'Appony et de Werther pour établir à Vienne une conférence sur
les affaires d'Orient; c'est encore une inspiration de M. de
Metternich qui, depuis l'existence de la conférence de Londres, n'a
pas dissimulé son mécontentement de voir les affaires se traiter hors
de son influence directe, et qui emploie tous ses efforts pour les
ramener à lui; c'est, je crois, tout simplement une question
d'amour-propre[77]...»
[75] Sir James Graham, né en 1792, député aux Communes, fut
premier lord de l'amirauté dans le cabinet Grey. En 1841, il
devint ministre de l'intérieur, et, en 1852, ministre des
colonies. Il mourut en 1861.
[76] Une insurrection sanglante avait éclaté à Francfort le 3
avril. C'était le dernier épisode de la fermentation et des
troubles qu'avait suscités dans toute l'Allemagne la révolution
de Juillet. Le mouvement fut étouffé par les troupes de la diète
et le territoire de la république fut occupé militairement par
l'Autriche.
[77] M. de Metternich, en effet, désirait très vivement attirer
hors de Londres le centre des négociations, particulièrement en
ce qui regardait les affaires d'Orient. Déjà au mois de janvier
il avait fait faire en ce sens, auprès du cabinet de Saint-James,
des insinuations qui avaient été repoussées. Au commencement de
février, au moment où les cours de Berlin et de Vienne
cherchèrent à se rapprocher de la France (voir page 127 et note),
une démarche qui, au fond, avait le même but, fut tentée auprès
du cabinet des Tuileries. Lorsque les événements se précipitèrent
en Orient et qu'un accord fut conclu à Constantinople entre le
sultan et le pacha d'Égypte (voir page 175), le dépit de M. de
Metternich s'accrut encore: il s'adressa à M. de Sainte-Aulaire,
à qui il répéta la proposition qu'il avait déjà faite à lord
Palmerston et au duc de Broglie. Celui-ci, en instruisant le
prince de Talleyrand de ces incidents, ajoutait: «Le prince de
Metternich, en apprenant par M. de Sainte-Aulaire les termes de
l'arrangement conclu le 5 de ce mois, a manifesté une assez vive
émotion et de l'inquiétude. Il attache au territoire d'Adana une
telle importance que, tout en pensant que les puissances doivent
unir leurs efforts pour maintenir la transaction convenue entre
la Porte et le pacha, il croit qu'il est indispensable de le
modifier à cet égard. Il parle vaguement de la nécessité de
s'entendre sur la question d'Orient et d'établir à cet effet à
Vienne non pas un congrès, non pas même une conférence régulière,
mais un centre de délibérations. Tout cela est bien confus et se
ressent singulièrement de la situation fausse et incertaine où le
cabinet de Vienne s'est placé par rapport aux événements de
l'Orient» (_Dépêche du 26 mai_). Le cabinet des Tuileries refusa
d'accéder à la demande de l'Autriche: «Nous ne donnerons aucune
suite à la proposition autrichienne, écrivait le duc de Broglie,
huit jours plus tard; M. de Sainte-Aulaire dira seulement à M. de
Metternich qu'il est autorisé à discuter avec lui toutes les
ouvertures que le chancelier croira devoir lui faire par rapport
à l'état de l'empire ottoman» (_Dépêche du 3 juin_).