«Londres, le 14 mars 1833.
»... Hier, au lever du roi, lord Grey m'a entretenu de la séance de la
Chambre des députés de France, dans laquelle il a été parlé de
l'occupation d'Alger[71]. Il m'a exprimé des regrets très vifs du
langage qui avait été tenu dans cette occasion, et qui lui causera,
m'a-t-il assuré, de très grands embarras à la Chambre des lords, où la
question sera incessamment traitée.--Il aurait désiré que le
gouvernement du roi évitât de prendre des engagements aussi positifs,
après surtout que les promesses faites à l'Angleterre par le dernier
gouvernement français, ont été si hostilement révélées l'année
dernière par lord Aberdeen.
»J'ai dû répondre à lord Grey que j'aurais l'honneur de vous faire
part de ses observations et j'ai ajouté que le discours prononcé par
M. le président du conseil à ce sujet, renfermait plusieurs phrases
assez vagues pour qu'on ne pût pas préjuger les intentions du
gouvernement du roi à l'égard de l'occupation d'Alger, et que
d'ailleurs je croyais qu'on n'avait jamais songé à faire de ce
territoire qu'une colonie de répression.
»Il serait, je pense, utile de vérifier la nature des promesses qui,
d'après lord Aberdeen, auraient été faites par le prince de Polignac.
Les traces doivent exister aux affaires étrangères.
»Vous comprendrez, monsieur le duc, que dans la position assez
difficile du cabinet anglais, il redoute le moindre choc qui lui
viendrait du dehors, et surtout de la part de notre gouvernement qui
s'est montré opposé à ses vues dans les questions de douane. Il ne
connaît pas encore exactement l'esprit de la nouvelle Chambre des
communes, et il craint, peut-être avec raison, qu'une discussion
soulevée mal à propos ne puisse avoir une fâcheuse influence sur les
délibérations de cette Chambre qui, en ce moment, est occupée des
affaires les plus compliquées et les plus importantes.
»Je sais bien, d'autre part, que le gouvernement du roi a aussi ses
embarras parlementaires, et j'ai plus d'une fois regretté que, dans
notre Chambre des députés, on ne comprît pas mieux les véritables
intérêts de la France, et qu'on soulevât imprudemment des questions
pour lesquelles le silence serait utile. Dans le parlement anglais,
l'opposition même ne chercherait pas à embarrasser le gouvernement par
des demandes indiscrètes qui pourraient compromettre les intérêts
matériels du pays...»
«Le 18 mars 1833.
»... J'ai éprouvé une satisfaction bien vive en lisant le
post-scriptum de votre dépêche numéro 34, qui contient la dépêche
télégraphique du chargé d'affaires de France à Vienne. Les nouvelles
qu'elle donne de Constantinople et qui m'ont été confirmées par
le chargé d'affaires d'Autriche, me paraissent être de la plus haute
importance. Je dois féliciter le gouvernement du roi d'un résultat tel
que celui obtenu par l'amiral Roussin; c'est un grand et beau succès
pour l'honneur de la France et pour la tranquillité de l'Europe. Je
suis convaincu que nous en ressentirons bientôt tous les bons effets
et que la politique actuelle de la France laissera une profonde
impression dans les différents cabinets[72].
»Le baron de Neumann m'a communiqué la dépêche qui lui a été écrite, à
ce sujet, par le prince de Metternich: les détails qu'elle renferme
vous seront parvenus après la dépêche télégraphique; mais je puis vous
dire que cette lettre de M. de Metternich est remarquable par la
satisfaction qu'elle exprime de voir les tentatives de la Russie
déjouées[73]. Il est évident que toutes les puissances qui sont
appelées à recueillir le fruit de nos efforts doivent partager les
sentiments du cabinet de Vienne. Nous en retirerons pour nous
l'immense avantage d'avoir exercé le plus noble patronage dans la
solution d'une question à la fois française et européenne, et d'avoir,
par un nouveau lien, rattaché nos intérêts à ceux des autres
gouvernements. C'est, je le répète, un beau succès, qui place le
gouvernement du roi dans la position élevée qui lui convient...»
[71] Séance du 8 mars. A l'occasion des crédits demandés pour
l'armée d'Afrique, le maréchal Soult, président du conseil, avait
fait la déclaration suivante: «... J'ai déjà dit qu'il n'y a
aucun engagement de pris relativement à Alger envers les
puissances étrangère. La France pourra faire de ce pays tout ce
qu'elle jugera convenable d'après sa politique. Les mesures qu'a
prises le gouvernement et les fonds mêmes que nous vous demandons
rendent peu vraisemblable que nous songions à abandonner le
pays...»
[72] Voici ce qui s'était passé à Constantinople:
L'amiral Roussin, ambassadeur de France, était arrivé le 17
février à Constantinople, au moment où les Russes entraient dans
le Bosphore. Il déclara aussitôt qu'il partirait sur l'heure si la
Porte ne réclamait pas le départ de la flotte russe. Le sultan
répondit que la flotte russe était sa seule sauvegarde contre les
troupes d'Ibrahim. L'amiral répliqua qu'il se faisait fort
d'imposer la paix à Méhémet et de lui faire accepter les
conditions que lui apportait Halil (voir page 126 et note). Le
divan, heureux de voir la France épouser si chaudement ses
intérêts, réclama aussitôt le départ des Russes qui se retirèrent
peu de jours après. Cette retraite fut d'abord considérée comme
une victoire pour la France, mais, le mois suivant, Méhémet ayant
nettement refusé les conditions d'Halil malgré les instances de
l'amiral, le sultan rappela les Russes, et la situation de notre
ambassadeur, qui s'était engagé imprudemment, devint très
difficile.
[73] Tel était également le sentiment du cabinet anglais, s'il
faut en croire ce qu'écrivait lord Palmerston à son frère, sir
William Temple: «Roussin, dit-il dans sa lettre du 21 mars, a
admirablement terminé la dispute entre le Turc et l'Égyptien et a
bien fait de renvoyer l'amiral russe la queue entre les jambes»
(_Correspondance intime de lord Palmerston_).