LE DUC DE BROGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 18 mars 1833.

»Mon prince,

»Je sens comme vous tout ce qu'il y a de fâcheux, de sot et de puéril

à mettre en ce moment l'affaire d'Alger sur le tapis. Mais nous avons

affaire à des gens si déraisonnables qu'il n'est pas possible d'éviter

toute discussion sur ce misérable sujet. Toutefois, il est un point

que je désire voir bien éclairci entre le ministère anglais et nous:

c'est le fait des engagements pris envers l'Angleterre au sujet

d'Alger. J'ai fait dépouiller avec soin, avant de parler, toute la

correspondance; elle dépose, à chaque page, non seulement de l'absence

de tout engagement, mais de la résistance obstinée à tout engagement

de cette nature, résistance qui s'est perpétuée jusqu'au moment même

de la prise d'Alger, et qui avait presque amené une rupture entre la

France et l'Angleterre. J'ai fait venir M. de Bois-le-Comte[74], qui

était directeur des affaires politiques sous M. de Polignac: je

l'ai interrogé à fond sur ce point; il proteste que jamais aucun

engagement quelconque n'a été pris. Enfin je l'ai chargé de me faire

un gros mémoire sur toute l'affaire d'Alger; je ferai extraire de ce

mémoire tout ce qui concerne l'Angleterre, et je vous l'adresserai,

afin que vous en puissiez faire tel usage que de raison. Je tiens donc

essentiellement, d'une part, à bien constater que je n'ai point parlé

légèrement sur ce sujet; d'une autre part, à bien m'entendre avec le

gouvernement anglais sur la valeur et la nature de ces engagements

prétendus, dont nous ne trouvons ici, ni dans les documents, ni dans

la mémoire des personnes attachées au département, aucune trace

quelconque. Soyez assez bon, mon prince, pour en dire un mot à lord

Palmerston. Je serais très fâché, je le répète, qu'on pût m'accuser,

avec la moindre apparence de raison, d'avoir rétracté des engagements

pris même par M. de Polignac...»

[74] Charles-Joseph-Edmond, comte de Bois-le-Comte, né en 1796,

entra en 1814 dans la diplomatie, alla à Vienne, Pétersbourg et

Madrid. En 1829, il devint directeur des affaires politiques au

ministère des affaires étrangères. Sous la monarchie de Juillet,

il devint ministre en Portugal, en Hollande et en Suisse. Il fut

créé pair de France en 1845. Il mourut en 1863.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 76 / 313 题