LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

«Londres, le 3 février 1833.

»Monsieur le duc,

»Les difficultés que je vous ai indiquées dans ma dépêche numéro

59[67], au sujet des affaires d'Orient, ne m'ont point empêché de

continuer à réclamer le concours du gouvernement anglais dans une

question qui m'a toujours paru du plus haut intérêt pour l'Europe. Je

puis enfin vous annoncer que mes efforts ne sont point demeurés

absolument sans résultat. Voici le parti auquel l'Angleterre s'est

arrêtée.

»Le colonel Campbell vient d'être nommé consul général à Alexandrie;

il part demain pour se rendre en toute hâte à son poste. Les

instructions dont il sera porteur seront envoyées, par le courrier de

ce soir à lord Granville, qui doit vous les communiquer. Je puis déjà

vous dire à peu près ce que ces instructions renferment.

»On a dû, dans les circonstances actuelles, et à d'aussi longues

distances, admettre les deux éventualités: que la paix ne serait pas

encore, ou serait déjà conclue entre le sultan et le pacha, au moment

où le colonel Campbell arrivera à Alexandrie.

»Dans la première de ces éventualités, il devra, aussitôt après son

arrivée, témoigner hautement l'intérêt que l'Angleterre porte au

sultan, et tenir à Méhémet-Ali un langage qui lui fasse comprendre

toute l'étendue de la protection que cet intérêt peut assurer à la

Porte ottomane de la part de la Grande-Bretagne.

»Si, comme on a tout lieu de le croire, la paix est déjà signée entre

la Turquie et l'Égypte, le colonel Campbell bornera son rôle à celui

d'observateur, mais en indiquant cependant le but primitif de sa

mission.

»Dans les deux cas, le colonel Campbell devra entretenir des relations

intimes entre les consuls de France et d'Autriche, conserver seulement

de bons rapports avec l'agent russe, et tout entendre de lui sans lui

montrer la même confiance qu'aux deux autres.

»Vous trouverez sans doute comme moi, que ces instructions, qui du

reste sont fort détaillées, sont d'accord avec la marche que vous avez

suivie à l'égard du pacha d'Égypte.

»Le gouvernement anglais est informé de la résolution que le sultan a

prise de traiter avec Méhémet-Ali à la suite des instances de

l'internonce d'Autriche; il pense donc qu'une démarche directe près de

la Porte ottomane est devenue inutile aujourd'hui, et il se bornera,

de ce côté, à hâter le départ de lord Ponsonby pour Constantinople...»

[67] Voir p. 114, la dépêche du 31 janvier.

«Le 8 février.

»J'ai reçu votre dépêche du 4 de ce mois. Les nouvelles de

Constantinople qu'elle renferme et que vous aviez bien voulu

communiquer à lord Granville, ont causé ici une très vive

satisfaction. On voit avec plaisir l'intervention de la France,

employée à suspendre la marche d'Ibrahim et à empêcher, par le

rétablissement de la paix en Orient, une complication qui menaçait,

sous beaucoup de rapports, d'être dangereuse[68]. On doit remarquer

que l'idée qui domine généralement en Europe, en ce moment, est

d'éviter tout ce qu'on peut appeler une affaire. Cette disposition des

esprits et même des cabinets nous est trop avantageuse pour ne pas

l'encourager par la direction de notre politique. Aussi la conduite du

chargé d'affaires de France à Constantinople, dans les dernières

circonstances, est-elle digne d'éloges....

»Les journaux anglais qui vous parviennent chaque jour vous tiennent

trop exactement au courant des débats du parlement, pour que je croie

devoir vous en entretenir. Vous y aurez vu que le gouvernement du roi

a été noblement défendu par lord Grey et bien apprécié par les membres

qui votent avec le ministère...»

[68] Lorsque le premier moment d'effroi causé par la bataille de

Konieh fut passé, le sultan Mahmoud ne tarda pas à comprendre

l'imprudence qu'il avait faite en appelant les Russes en Turquie.

Aussi se ravisa-t-il et, déférant aux conseils du chargé

d'affaires de France, M. de Varennes, il se décida à négocier

avec le pacha. Il envoya en Égypte l'ancien capitan-pacha-Halil

pendant que M. de Varennes écrivait à Méhémet-Ali pour lui

persuader d'accueillir ces ouvertures, et à Ibrahim pour

l'inviter à suspendre sa marche. Ce dernier s'arrêta à Kutaya. En

même temps, le plénipotentiaire turc débarquait à Alexandrie le

21 janvier avec mission de proposer au pacha l'investiture des

gouvernements d'Acre, de Tripoli, de Naplouse et de Jérusalem.

Méhémet réclama la Syrie entière et Adana. Ces conditions furent

acceptées par le sultan le 5 mai suivant.

«Le 11 février.

»Les observations que vous voulez bien me transmettre dans votre

lettre du 8, sur les dispositions des cabinets de Vienne et de Berlin,

sont, je crois, parfaitement fondées. Vous avez très bien

présenté, ce me semble, le but des plaintes de ces deux cabinets

contre le gouvernement britannique; il n'est pas douteux qu'on cherche

par tout moyen à désunir la France et l'Angleterre; l'année dernière,

on se plaignait de la domination exercée par la France sur le cabinet

anglais; cette année, c'est la prépotence de l'Angleterre qu'on

accuse, et comme l'accusation d'aujourd'hui n'est pas plus vraie que

celle de l'an dernier, il ne faut voir dans tout ceci que ce qui est

vraiment, c'est-à-dire, l'humeur qu'on éprouve à Pétersbourg, à Vienne

et à Berlin, de ce que, chaque jour, s'affermit davantage une alliance

qui place la France et l'Angleterre à la tête de l'Europe, et qui, en

assurant le maintien de la paix générale, ôte tout espoir de former

des coalitions[69].

»Le ministère anglais vient de montrer une grande prudence dans

sa conduite envers la Chambre des communes; il a laissé se prolonger

pendant plusieurs jours les débats de l'adresse, en réponse au

discours de la couronne; sans prendre une part directe à la

discussion, les membres les plus exagérés du parti radical n'ont mis

aucun ménagement dans leurs discours; et la violence de leur langage,

a eu pour résultat de détacher d'eux un grand nombre de leurs

adhérents qui, soit par dégoût, ou par conviction, se sont rapprochée

du gouvernement, en votant contre les amendements de l'opposition et

en faveur de l'adresse...»

[69] L'entente anglo-française effrayait singulièrement les

cabinets du continent. M. Ancillon, notamment, ne cachait pas sa

profonde irritation, et M. Bresson, dans sa correspondance,

insistait sur le mécontentement éprouvé à Berlin par la

négociation séparée de la France et de l'Angleterre avec la

Hollande. «Les gens bien intentionnés ici, écrivait-il, comme M.

de Bernstorff par exemple, désirent que notre négociation avec le

roi des Pays-Bas obtienne un résultat satisfaisant; mais ce n'est

pas l'affaire de M. Ancillon, qui calcule sur des embarras pour

reprendre quelque ascendant ou du moins quelque importance. Je

suis persuadé qu'il nous trompe quand il nous dit qu'il continue

à porter le cabinet de La Haye à des concessions» (_Dépêche du 10

février_). L'animosité du gouvernement prussien était

particulièrement vive contre l'Angleterre. «L'arrogance

offensante du cabinet anglais, disait M. Ancillon à M. Bresson,

tient sans doute au caractère personnel de lord Palmerston; mais

il faudra qu'elle ait un terme» (_Dépêche de M. Bresson du 17

janvier_). De son côté, lord Minto, au sortir d'un entretien avec

le ministre prussien, écrivait à M. Bresson: «Aucune malhonnêteté

ne pouvait me surprendre, mais j'avoue que je n'étais pas préparé

à la criminelle folie que j'ai trouvée en lui hier soir: Il a nié

tout ce qu'il m'avait dit sur les affaires belges depuis que nous

nous connaissons» (_Dépêche de M. Bresson du 10 février_). A

Vienne, l'irritation et les craintes n'étaient pas moins vives.

Aussi les deux cours allemandes s'efforçaient-elles d'ébranler

l'union des deux puissances occidentales en semant entre elles

des germes de défiance. De là la tentative de rapprochement avec

la France qui eut lieu à cette époque, de la part de l'Autriche

et de la Prusse. MM. d'Appony et de Werther vinrent proposer au

duc de Broglie de reprendre, relativement aux affaires belges,

les négociations de la conférence moyennant la cessation des

mesures coercitives. Le duc, en transmettant ces informations à

M. de Talleyrand, ajoutait: «En rapprochant la démarche des

cabinets de Vienne et de Berlin de l'ensemble de leur attitude

actuelle, et du langage plus modéré que tient depuis peu la cour

de Russie, nous sommes conduits à penser que ces trois

gouvernements, craignant de voir la question belge se dénouer

sans leur participation, sont impatients de sortir du rôle passif

auquel ils se sont condamnés eux-mêmes dans un moment

d'irritation irréfléchie. Cette disposition domine surtout à

Berlin où la politique de M. Ancillon a encouru une

désapprobation presque unanime. Peut-être aussi les tentatives de

rapprochement ont-elles pour but de jeter entre la France et

l'Angleterre des germes de division ou du moins d'incertitude,

et, dans cette hypothèse, nous nous expliquerions très bien les

plaintes que l'Autriche et la Prusse ne cessent de nous adresser

sur les tendances révolutionnaires et l'affectation de prépotence

du gouvernement britannique» (_Le duc de Broglie au prince de

Talleyrand, dépêche du 7 février_. Voir également à l'Appendice,

p. 495, une longue lettre du duc de Broglie où il relate sa

conversation avec les deux ambassadeurs).

«Le 18 février 1833.

»... Le chargé d'affaires d'Autriche m'a lu hier une lettre de M. de

Metternich, dans laquelle se trouvent développées les vues de

l'Autriche sur les affaires actuelles de la Suisse. M. de Metternich

paraît fort préoccupé des dispositions du parti qui demande

aujourd'hui des modifications notables dans le pacte fédéral, et le

succès de cette tentative pourrait, selon lui, amener des

complications fatales aux intérêts et au repos de cette partie-là de

l'Europe[70].

»Sans partager ni repousser entièrement cette opinion, je dois vous

dire qu'avant même la communication du baron de Neumann, je me sentais

porté à croire que nous devions nous opposer en ce moment à toute

altération dans la politique intérieure et extérieure de la Suisse.

Vous savez à quel point vont vite les partis révolutionnaires, et

s'ils arrivaient jusqu'à toucher à la neutralité de la Suisse,

l'Autriche, le Piémont et la France se trouveraient immédiatement

placés dans des situations respectives toutes différentes de celles

dans lesquelles ils sont encore aujourd'hui.

Je n'applique pas ma manière de voir à cet égard, simplement à la

Suisse, sur l'état de laquelle je n'ai que des notions assez vagues;

mais je pense qu'en général le gouvernement français doit éviter de

donner de l'encouragement à cet esprit novateur qui, sous le prétexte

d'améliorer, s'est emparé d'un grand nombre des pays voisins de

la France. Je crois que, pour le bien de l'Europe, il vaut mieux même

ajourner les améliorations que de provoquer des secousses.

»J'ai parlé avec lord Palmerston des affaires de la Suisse, à peu près

dans le sens que je viens d'avoir l'honneur de vous indiquer; et si

vous partagiez mon opinion, je crois qu'il pourrait être utile d'en

entretenir lord Granville.

»Il serait peut-être bien aussi de faire comprendre par l'ambassade

française en Suisse, que la France repousse d'avance toute

participation dans les tentatives des agitateurs qui se montreront,

sans doute, au sein de la diète helvétique, lors de sa réunion au

commencement du mois de mars prochain...»

[70] Des troubles graves agitaient la Suisse depuis deux années.

A la suite de la révolution de Juillet, des insurrections avaient

éclaté dans plusieurs cantons; des constitutions cantonales

nouvelles s'étaient établies, si bien qu'il devenait nécessaire

de mettre le pacte fédéral en harmonie avec les réformes

particulières. La diète s'assembla le 2 juillet 1832 et décida

qu'il y avait lieu de reviser le pacte. Un projet présenté par M.

Rossi fut voté par elle, quoique avec de nombreuses

modifications, et soumis à la sanction des cantons. Ce fut

l'occasion, dans plusieurs cantons, de troubles sérieux qui

dégénérèrent en véritables guerres civiles. Aussi la diète

ajourna-t-elle le _referendum_. La constitution revisée ne fut

pas appliquée et tout demeura en suspens.

«Le 22 février.

»... J'ai reçu ce matin seulement, la dépêche du 18 de ce mois.

L'exposé que vous voulez bien m'adresser des dispositions nouvelles de

la Russie vient de m'être confirmé par le prince de Lieven que j'ai vu

au lever du roi et qui m'a exprimé dans les termes les plus

convenables le désir de son gouvernement d'entretenir de bons rapports

avec la France. Le prince de Lieven doit me montrer ce soir la

dernière dépêche qu'il a reçue de Pétersbourg et qui est probablement

dans le même sens que celle qui vous a été communiquée par le comte de

Médem.

»Avant le lever du roi, j'ai eu l'honneur d'être reçu en audience

particulière par Sa Majesté qui m'a longtemps entretenu de son

attachement pour le roi des Français, de la satisfaction qu'elle

éprouvait des heureux succès de son gouvernement et de la confiance

toute particulière qu'elle plaçait en vous, monsieur le duc. En

tout, je n'ai eu qu'à me louer de l'accueil et du langage bienveillant

de Sa Majesté...»

«Le 4 mars.

»... M. le comte Pozzo quitte après-demain Londres pour retourner à

son poste de Paris. Je puis dire encore une fois qu'il ne m'est rien

revenu du langage de cet ambassadeur pendant son séjour ici qui ne

soit très convenable pour nous. En général, la présence à Londres du

comte Pozzo aura été dans mon opinion plutôt utile aux affaires que le

gouvernement français y traite en ce moment...»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 73 / 313 题