«Madrid, le 25 janvier 1833.
»Prince,
»J'ai pensé que, dans les circonstances actuelles, il pourrait vous
être agréable d'être exactement et directement informé de la situation
dans laquelle sir Stratford Canning trouve l'Espagne. Je profite donc,
pour vous donner à ce sujet quelques détails, du premier courrier
qu'il expédie, et j'en profite avec d'autant plus d'empressement que
c'est une occasion de me rappeler à votre souvenir et de vous demander
la continuation de vos anciennes bontés.
»Il semblait naturel de penser que le changement de politique
intérieure de l'Espagne en amènerait aussi un dans sa politique
extérieure. On a dû croire que le parti que la reine et ses adhérents
ont à combattre, étant celui qui soutient de ses vœux et peut-être de
ses secours secrets la cause de dom Miguel, l'intérêt que le cabinet
espagnol portait à ce prince devait disparaître devant un intérêt
plus rapproché et plus pressant. Mais les ministres espagnols
raisonnent autrement. Selon eux, le gouvernement ne parvient à
contenir le parti apostolique[65] qu'en usant à son égard de beaucoup
de ménagements. Ils croient qu'ils lui donneraient pour auxiliaires
tous les royalistes d'Espagne, s'ils favorisaient dom Pedro, que l'on
regarde comme le chef des libéraux de la péninsule entière, et s'ils
manquaient aux engagements précédemment pris avec dom Miguel.
»Lorsqu'on laisse entendre qu'il serait possible d'écarter dom Pedro
et la constitution, ils répondent qu'il ne le serait pas d'écarter ses
partisans, ses ministres, ses conseillers, dont quelques-uns sont plus
dangereux que lui-même. Telle est la manière de voir de M. de Zéa et
de M. d'Offalia. Tant qu'ils conserveront la direction des affaires,
on ne doit donc pas s'attendre à voir l'Espagne adhérer à un projet de
conciliation, et cesser d'insister sur le maintien de la neutralité de
la part de toutes les puissances. Les différents partis travaillent
chacun de leur côté, mais avec une égale ardeur, contre ces ministres.
Cependant leur chute ne peut pas être regardée comme prochaine. Dans
ce moment-ci la marche qu'ils suivent dans l'affaire de la succession
leur assure la confiance et la faveur du roi et de la reine.
»C'est réellement ce qui se passera en Portugal qui décidera de leur
sort, et peut-être de celui de la monarchie espagnole. On le sent, et
pour cette raison on s'alarme excessivement des suites que peut avoir
le différend qui s'est élevé entre notre gouvernement et celui de dom
Miguel au sujet d'un bâtiment français coulé bas dans le Douro,
et que va aggraver une autre insulte faite à notre pavillon à l'entrée
du Tage. Le cabinet espagnol soutient que le tort est de notre côté,
et par conséquent que nous ne sommes pas dans le cas de demander
réparation, mais il ne nous accuse pas d'arrière-pensées. Dans le
public on est plus sévère, et depuis le moment du départ du général
Solignac[66] pour Porto, on annonce hautement que, directement ou
indirectement, nous voulons intervenir dans la lutte des deux frères
et y mettre fin par la force. Le gouvernement espagnol juge notre
intervention plus dangereuse pour dom Miguel et le repos de la
péninsule, que celle de l'Angleterre. Aussi, dans l'instant actuel,
notre querelle avec le Portugal l'occupe-t-il presque plus que la
mission de M. Canning.
»Voilà, prince, où nous en sommes ici. Tout cela peut mener à de
telles complications et exalter si fortement les passions qu'aucune
force humaine ne puisse sauver ce pays-ci d'une secousse. Je trouve,
dans de pareilles circonstances, le fardeau qu'on m'a donné à porter
beaucoup trop lourd. Que ne donnerais-je pas pour pouvoir recourir à
vos conseils! Mais l'éloignement, la rapidité avec laquelle les
événements marchent, y mettent malheureusement obstacle. Cependant,
quelques mots où je pourrais lire votre pensée sur l'ensemble des
affaires de la péninsule me seraient si utiles, que je ne puis
m'empêcher d'exprimer le plaisir et la reconnaissance avec lesquels
ils seraient reçus.
»Je vous écris dans un moment où vous ressentez une vive
affliction. En perdant la princesse de Vaudémont, vous avez fait une
de ces pertes qui ne se réparent point. Je ne crois pas que jamais
amitié ait été plus vraie que celle qu'elle vous portait. Il était
impossible de la connaître sans lui être attaché. C'est un sentiment
que j'éprouvais bien sincèrement et auquel elle avait tout à fait
droit de ma part, sa bienveillance pour moi ne s'étant jamais
démentie.
«Veuillez agréer, prince...»
[65] Nom donné au parti absolutiste, c'est-à-dire aux carlistes.
[66] Le général français Solignac commandait à Porto une partie
des troupes de dom Pedro.
* * * * *
Je suis heureux de pouvoir donner ici cette lettre de M. de Rayneval
qui fait autant d'honneur à son cœur qu'à son excellent esprit et à
son jugement. Il trace là un tableau de la péninsule qui faisait
parfaitement saisir les difficultés du présent et pressentir celles
encore plus grandes de l'avenir. Ses prévisions se sont réalisées avec
une rare exactitude; et au moment où je rassemble ces souvenirs,
l'Espagne et le Portugal sont en proie à des discordes dont il serait
impossible de présager le terme. On verra bientôt quels ont été les
efforts des gouvernements de France et d'Angleterre pour prévenir les
désordres qui menaçaient la malheureuse péninsule: puissent ces
efforts aboutir un jour à un heureux résultat! Je ne veux point
anticiper sur la marche des événements; mais il m'a été doux
d'exprimer en passant la bonne opinion que j'avais toujours eue du
caractère et de la capacité de M. de Rayneval, qui a succombé au
fardeau dont il trouvait déjà le poids trop lourd lorsqu'il m'écrivait
l'admirable lettre qu'on vient de lire. Ai-je besoin d'ajouter à cette
occasion, comme dans toutes les autres précédentes du même genre, que
je voudrais retrancher des lettres que je cite les passages flatteurs
et louangeurs pour moi, si je ne pensais pas que les éloges
mêmes, dans de pareilles circonstances, ne sont qu'un reflet de la
situation, et qu'on est d'autant plus porté à louer les autres qu'on
est soi-même plus embarrassé ou plus affligé.