«Paris, le 28 janvier 1833.
»Mon prince,
»Avant-hier soir, au milieu d'une grande réunion, le charge d'affaires
de Russie, M. de Medem[64], s'approcha de moi et me demanda si je
désirais qu'il me donnât connaissance confidentiellement des
instructions données au général Mourawieff.
»Je crus ne devoir lui témoigner aucun empressement excessif et je me
bornai à lui répondre que j'en serais très reconnaissant.
»Ce matin, il est venu, de lui-même, me réitérer son offre, en
m'ajoutant que c'était en grande confidence qu'il me parlait, n'ayant
point d'ordres de sa cour. Puis, il a tiré de sa poche, d'abord, une
dépêche contenant un exposé des motifs généraux qui déterminent
l'empereur Nicolas à l'envoi du général Mourawieff, puis un
avertissement, que la communication des instructions données à ce
général n'est faite qu'à l'ambassadeur lui-même, qu'il ne doit point
en faire part au gouvernement français, avec lequel, est-il dit, les
rapports ne sont pas _assez confiants_ pour que l'ambassadeur de
Russie doive aller au-devant d'explications.
»Vous noterez cependant, mon prince, que c'est le chargé d'affaires
qui a fait toutes les avances; que même je n'ai répondu à ses
ouvertures qu'avec assez d'indifférence et que c'est lui qui est
revenu à la charge.
»Après la lecture de cette dépêche, est venue la lecture des
instructions mêmes; en voici à peu près la substance:
»L'instruction débute par un exposé des événements d'Orient, et des
progrès de Méhémet-Ali depuis six mois.
»Il est dit ensuite que la continuation de ces progrès amènerait
nécessairement une catastrophe; que le résultat de cette catastrophe
devant être de donner à la Russie un voisin, probablement peu disposé
à respecter le traité d'Andrinople, la Russie serait obligée de
prendre une _attitude menaçante_, ce qu'elle veut éviter.
»Il a ajouté que l'empereur sait que Méhémet-Ali a dit que, s'il avait
été possible de prévoir les progrès de l'armée égyptienne, la Russie
se serait bien gardée de retirer son consul d'Alexandrie.
»La mission du général Mourawieff a pour but de répondre à cette idée.
»Le général doit se rendre d'abord à Constantinople et, là, remettre
au sultan une lettre de cabinet, portant une assurance de l'amitié
inaltérable de la Russie, de l'horreur que lui inspire la rébellion de
Méhémet-Ali, solliciter enfin de la Porte son adhésion à la démarche
que le général est chargé de faire vis-à-vis du pacha.
»Cette adhésion obtenue, le général doit se rendre à Alexandrie et
donner à sa démarche auprès du pacha toute la solennité possible; lui
exposer sous les couleurs les plus noires toute l'énormité de ses
attentats; l'inviter à rentrer dans le devoir, et, en cas de refus,
lui déclarer qu'il n'aura à imputer qu'à lui-même les conséquences de
sa conduite.--Rien de plus.
»Si Méhémet-Ali, touché de la remontrance, demandait au général
de se porter médiateur entre la Porte et lui, le général devrait
refuser, la Russie ne voulant pas intervenir dans les affaires des
autres, pas plus qu'elle ne souffrirait qu'on intervînt dans les
siennes.
»(N.-B. que ceci est probablement le but de la communication; c'est ou
un reproche ou un avertissement indirect, adressé à la France.)
»Si Méhémet-Ali persiste dans son égarement, le général doit revenir à
Saint-Pétersbourg et en rendre compte à son maître.
»Il est ajouté dans un post-scriptum que si le général n'obtenait
pas l'adhésion de la Porte à sa mission, il retournerait à
Saint-Pétersbourg, sans aller à Alexandrie; mais le ministre de Russie
écrirait à Méhémet-Ali ce que M. de Mourawieff avait pour mission de
lui dire.
»Le chargé d'affaires de Russie s'est épuisé en protestations sur la
ferme volonté où était son maître de n'employer que la voie
d'influence et d'exhortation; il m'a même dit et répété que l'empereur
Nicolas était plus embarrassé qu'enrichi par les provinces qu'il avait
conquises sur la Porte, et qu'il serait plus disposé à renoncer à ses
conquêtes qu'à les pousser plus loin.
»Mon opinion sur cette communication est qu'elle ne contient que la
moitié de la vérité; qu'elle expose réellement les instructions
données au général Mourawieff dans l'hypothèse où le conflit entre la
Porte et le pacha resterait douteux, mais qu'il avait d'autres
instructions éventuelles, le cas échéant de la défaite de l'armée
musulmane, instructions en conformité desquelles il a agi, ainsi que
je vous l'ai mandé dans ma dernière dépêche. La source des
renseignements que je vous ai donnés dans cette dépêche est de
nature à ne me laisser aucun doute à cet égard.
»Je me suis borné à répondre à cette communication en très peu de
mots, et en termes très généraux, protestant de nos desseins
pacifiques et de l'envie que nous avions de voir la querelle se
terminer à l'amiable.
»M. de Medem m'ayant recommandé sur cette communication le plus
profond secret, je vous prie, mon prince, de conserver pour vous ces
renseignements, bien que je sois porté à penser que M. de Medem ne
s'est pas grandement compromis en me la confiant...»
[64] Le comte de Medem, conseiller de l'ambassade de Russie à
Paris, faisait fonctions de chargé d'affaires pendant l'absence
de l'ambassadeur comte Pozzo di Borgo.