LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

«Londres, le 6 janvier 1833.

»Monsieur le duc,

»... Lord Palmerston avait invité hier à une réunion les membres de la

conférence, sur les affaires de la Grèce, pour leur donner

communication des dernières dépêches écrites par les commissaires

démarcateurs des trois puissances en Morée. Il résulte de ces dépêches

que des difficultés se sont élevées par suite de l'inexactitude de la

carte sur laquelle les commissaires ont dû baser leurs travaux; cette

carte est, dit-on, remplie d'erreurs, mais on espère cependant arriver

à une démarcation précise qui n'entraînera aucun inconvénient...

»Après la conférence, j'ai eu avec lord Palmerston une

conversation dans laquelle je lui ai parlé, comme vous le désiriez, de

la négociation suivie ici par Namick Pacha. Il a commencé par me

mettre au courant des circonstances qui ont amené cet envoyé de la

Porte en Angleterre. Il paraît que la cour de Russie a dernièrement

proposé au Grand Seigneur le secours d'un corps de quinze mille hommes

contre le pacha d'Égypte; ce corps aurait été détaché de l'armée russe

du Caucase et serait venu se réunir à l'armée de Syrie, commandée par

le grand visir. Le sultan a décliné l'offre de l'empereur Nicolas en

répondant que c'était sur mer qu'il avait besoin d'être soutenu en ce

moment. C'est donc dans le but d'obtenir un secours du gouvernement

anglais que Namick Pacha a été envoyé à Londres. Depuis son arrivée,

il a fait la demande formelle de l'appui des forces maritimes

britanniques dans le Levant, pour faire rentrer le pacha dans

l'obéissance.

»Cette demande sera soumise au premier conseil de cabinet qui n'aura

pas lieu avant la fin de ce mois, les ministres anglais ne devant tous

se retrouver à Londres qu'à cette époque.

»Lord Palmerston, tout en me disant que son opinion n'était pas formée

à cet égard, m'a cependant laissé entrevoir qu'il trouvait quelques

motifs plausibles à la demande du Grand Seigneur. Il ne s'agit pas

ici, m'a-t-il dit, d'une de ces interventions contre lesquelles

l'Angleterre s'est toujours prononcée; ce serait un appui donné à un

ancien allié contre un sujet rebelle, dont la révolte, si elle était

couronnée de succès, doit avoir les plus dangereuses conséquences pour

la tranquillité future de l'Europe. Car il est probable que la Russie,

qui aujourd'hui fait parade d'une vaine générosité envers le sultan,

ne manquera pas d'entretenir sous main la révolte du pacha.

L'intérêt de l'Europe est donc de remarquer que la Porte, placée entre

l'ambition de la Russie et celle du pacha, ne pourrait pas, dans son

état d'abaissement actuel, soutenir une pareille lutte. Si on admet la

nécessité de l'existence de l'empire ottoman, l'état critique dans

lequel il se trouve placé en ce moment fera également reconnaître la

nécessité de lui donner un appui qui, seul, peut arrêter sa ruine.

»La manière de voir de lord Palmerston a dû être fortifiée par les

observations que nous avons souvent faites dans nos conversations sur

la politique envahissante de la Russie, car je n'ai jamais laissé

échapper l'occasion, je l'avoue, de la faire remarquer aux ministres

anglais.

»Du reste, comme je viens d'avoir l'honneur de vous le dire, lord

Palmerston soumettra la demande du sultan au conseil, et j'aurai soin

de vous communiquer les déterminations qui y seront arrêtées. En

attendant, je verrai séparément ceux des membres du ministère qui sont

à Londres, pour connaître l'opinion qui probablement prévaudra dans le

cabinet.

»L'heureuse influence de la prise de la citadelle d'Anvers se fait

sentir d'une manière bien évidente par la hausse de tous les fonds

publics; c'est un symptôme pacifique qui n'est pas toujours certain,

mais qui doit être remarqué, surtout quand il se manifeste au même

instant à Londres, à Paris et même à Amsterdam. Personne ne peut nier

que cet événement n'ait donné une grande force aux gouvernements

actuels de Belgique, de France et de Grande-Bretagne. C'est de la

reddition de la citadelle d'Anvers, que la Belgique peut vraiment

compter son existence, comme État indépendant. La France en éprouve

les bons effets par la marche des discussions devenues plus

faciles dans les Chambres; et le ministère anglais, soutenu par les

nouvelles élections, prend chaque jour plus de force[49]. Il vient

d'obtenir une preuve de l'affermissement de son pouvoir dans une

circonstance qui, ailleurs, pourrait paraître futile, mais qui ici

n'est pas sans importance.

»Sa Majesté la reine d'Angleterre avait été obligée, d'après les

instances réitérées des ministres, d'éloigner d'elle, l'année

dernière, son premier chambellan, lord Howe[50], qui votait contre le

ministère dans la question de la réforme. Jusqu'à présent, Sa Majesté

s'était refusée à nommer un successeur à lord Howe; elle vient enfin

de s'y décider, et la reine a fait choix de lord Denbigh[51], partisan

très prononcé du ministère, qui regarde cette nomination comme un

premier pas vers un rapprochement avec la cour.

»Quelques heures après son arrivée à Londres, le général Pozzo,

accompagné de M. de Lieven, a passé chez moi; nous avons eu un assez

long entretien dans lequel je dois dire que son langage a été

parfaitement convenable. Cette conduite de sa part n'a rien que de

très simple, et si je vous en parle, c'est parce que je crois que

nous devons dans cette circonstance laisser de côté tous les doutes

que nous pouvons avoir sur les dispositions de la Russie. Le général

Pozzo s'exprime peut-être avec un peu d'amertume sur le cabinet

anglais, et sur la ligne politique qu'il a adoptée. Les ministres

anglais ne sont assurément pas sans quelque méfiance de la Russie, et

cependant, ils ont fait au général Pozzo toutes les politesses

d'usage. Je me placerais, je pense, dans une fausse position si je ne

faisais pas comme eux.

»Je n'ai pas besoin de vous dire que je mettrai la plus grande réserve

dans mes rapports avec cet ambassadeur, mais en même temps je veux

prendre pour sa véritable opinion tout le bien qu'il se croira obligé

de me dire de la France et du gouvernement du roi...»

[49] Les élections avaient été très favorables au ministère. La

nouvelle Chambre, recrutée en très grande majorité dans le parti

whig, ne renfermait que deux faibles groupes d'opposants, les

tories d'un côté, les radicaux de l'autre.

[50] Richard William Penn, comte Howe, petit-fils de l'amiral de

ce nom, né en 1796, entra à la Chambre des lords en 1820 sous le

titre de vicomte Curzon, fut, pendant quinze ans, grand

chambellan de la reine d'Angleterre.

[51] William-Basile Percy-Fielding, comte de Denbigh, né en 1796,

succéda à son grand-père à la Chambre des lords, où il siégea

dans le parti tory. Il fut grand chambellan de la reine.

«Le 11 janvier 1833.

»... Ce que vous m'apprenez du langage que M. de Zéa aurait tenu à M.

de Rayneval, à l'occasion de la mission de sir Stratford Canning à

Madrid, n'a point lieu de me surprendre. Ce langage me paraît

s'accorder très bien avec les antécédents connus de M. de Zéa[52].

»Je désirerais être en état de vous fournir, monsieur le duc, les

données que vous réclamez de moi sur le véritable but qu'a eu le

cabinet anglais en envoyant sir Stratford Canning en Espagne, mais je

dois vous faire observer qu'il est à peu près impossible de se

procurer sur ce point d'autres renseignements que ceux qui vous ont

été donnés par sir Stratford Canning lui-même. Lorsque je questionnai

lord Palmerston à ce sujet, il me répondit que sir Stratford Canning

avait reçu l'ordre de vous communiquer toutes ses instructions: depuis

lors, il m'a dit que cet ambassadeur, en rendant compte des

observations que vous lui aviez faites dans ses différents entretiens

avec vous, s'en était montré satisfait, et avait ajouté qu'il les

trouvait parfaitement dans votre position. Cet ambassadeur n'est pas

encore entré en Espagne; il serait donc difficile de trouver un motif

fondé pour supposer un changement dans les directions qui lui ont été

données.

»Je suis porté à croire qu'on a laissé à sir Stratford Canning des

pouvoirs assez étendus dans ses moyens d'action; il serait donc

possible qu'en admettant la répugnance invincible de M. de Zéa

d'adopter les propositions qui lui seront faites, le cabinet anglais

ait prévu l'éventualité où il faudrait essayer d'éloigner ce ministre

des affaires, l'état de santé de M. de Zéa en offrant d'ailleurs un

prétexte plausible. Cela m'étonnerait d'autant moins, qu'on connaît à

Londres l'influence que la cour de Russie exerce depuis longtemps sur

l'esprit de M. de Zéa, qui a été successivement consul et ministre

d'Espagne à Pétersbourg, et appelé une première fois au ministère des

affaires étrangères par le roi Ferdinand VII, à l'instigation de la

Russie. Comme on peut croire que, dans les circonstances actuelles,

l'influence russe serait employée dans des vues opposées à celles des

ministres anglais, il serait facile alors d'expliquer le but

caché qu'on attribue à la mission de sir Stratford Canning.

»Quoi qu'il en soit de ces suppositions, vous avez à Madrid, dans la

personne de M. de Rayneval, un ambassadeur trop habile pour qu'il ne

découvre pas bientôt les véritables intentions de l'ambassadeur

anglais, et je ne doute pas qu'il ne vous transmette incessamment des

notions précieuses qu'il serait hors de mon pouvoir de vous procurer

d'ici.

»Lord Palmerston m'a dit confidentiellement que l'empereur Nicolas

avait témoigné l'intention de ne point recevoir comme ambassadeur à sa

cour sir Stratford Canning, qui devait occuper ce poste aussitôt après

son retour de Madrid. Le cabinet anglais ne cache pas son

mécontentement de cette détermination. Je n'étais point appelé à

donner mon opinion dans cette occasion, mais j'ai pu cependant en

profiter pour faire quelques réflexions qui, j'ai lieu de le croire,

ne seront pas perdues.»

[52] M. de Rayneval, ambassadeur de France à Madrid, écrivait à

ce sujet «que rien n'avait pu empêcher M. de Zéa d'entrer en

explications sur la mission de sir Stratford Canning; que M. de

Zéa trouvait chimérique cette proposition d'armistice faite à un

prince en possession du trône, par la puissance qui a poussé à la

guerre contre lui, et qu'il manifestait la ferme résolution de

s'opposer par tous les moyens à la violation de la neutralité.

Selon M. de Rayneval, sir Stratford Canning ne pouvait réussir

dans sa mission avant d'avoir renversé M. de Zéa (_Extrait de la

dépêche de M. de Rayneval au département, du 29 décembre 1832._)

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 65 / 313 题