LE BARON PASQUIER AU PRINCE DE TALLEYRAND.

«Paris, le 11 janvier 1833.

»Mon prince,

»... Je comprends votre résolution d'en rester _là_, quand vous aurez

fini la grande affaire que vous seul pouviez mener à bien, et qui,

j'aime à le croire, touche à son terme; et cependant, je ne comprends

guère ce que deviendra la politique de notre France quand elle

manquera de la direction que vous lui imprimez. Dans l'état général

des affaires de l'Europe, il est fort difficile que de graves

circonstances ne se présentent pas à des époques fort rapprochées; et

je ne vois encore, dans le monde nouveau qui s'élève autour de

nous, personne qui soit en état d'en user habilement, je dirais

presque, de les comprendre. Toute mon espérance, en vérité, est dans

le _va da sè_.

»Si je pouvais vous être bon ici à quelque chose, je vous prie très

instamment de disposer de moi. Je vous savais si bien et si

soigneusement informé par notre pauvre amie[53], que je ne pensais pas

qu'il y eût jamais rien à vous apprendre. Aujourd'hui, s'il en était

autrement, dites-le-moi et je suis à vos ordres.

»Notre position intérieure est sensiblement améliorée, cela saute aux

yeux, et la manière dont l'ordre du jour a été enlevé dernièrement, à

la Chambre des députés, au sujet de la duchesse de Berry, a tiré du

pied ministériel la plus dure épine qui pût y être enfoncée[54]. Il

est donc certain qu'aujourd'hui, avec une habileté tant soit peu

commune, tout peut marcher.

»Le Pozzo que vous me dépeignez à Londres est celui auquel je

m'attendais. L'humeur qu'il a beaucoup trop laissé voir ici est née,

je n'en doute pas, de la peur prodigieuse que son empereur lui a

inspirée. Il en est revenu terrifié, à parler littéralement. C'est

chose dont je ne puis douter, et je ne crois pas qu'il fût aisé de le

déterminer maintenant à un voyage pareil à celui qu'il a accompli

dans les six derniers mois de l'année 1832.

»Veuillez accepter, mon prince, avec les assurances de ma haute

considération, celles d'un dévouement que je vous prie de mettre à

l'épreuve dans toutes les occasions où vous croirez pouvoir en user

utilement...»

[53] La princesse de Vaudémont qui venait de mourir.

[54] Séance du 5 janvier. On y discuta le rapport de M. Sapey sur

les pétitions qui avaient été adressées à la Chambre relativement

à Madame la duchesse de Berry: les unes réclamaient la mise en

liberté de la princesse, les autres demandaient qu'un plébiscite

décidât de son sort; toutes contenaient des protestations contre

la révolution de Juillet. La Chambre, après une séance longue et

tumultueuse, vota l'ordre du jour pur et simple réclamé par le

gouvernement qui gardait ainsi sa liberté d'action.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 66 / 313 题