«Paris, le 20 décembre 1832.
»Mon prince,
»... Sir Stratford Canning a passé deux jours ici. Il m'a communiqué
ses instructions. Son but est d'abord d'obtenir un armistice, puis
d'essayer de terminer l'affaire de Portugal en écartant les deux
frères et en établissant une régence au nom de doña Maria, sous la
condition de renoncer à la constitution de 1826. Dans l'état où se
trouve le gouvernement espagnol, j'ai peu d'espérance que sir
Stratford Canning soit écouté jusqu'à la fin de sa harangue. Il n'est
point question de l'intervention de la France dans les instructions de
sir Stratford Canning; cependant, à la fin de la conversation que nous
avons eue ensemble, il m'a exprimé le désir que le gouvernement
français s'associât à sa mission. J'en ai référé au conseil, et voici
la réponse que le roi, sur ma proposition, a décidé de faire:
»1º Si la mission de sir Stratford Canning devait aboutir plus tôt ou
plus tard à l'emploi de la force contre dom Miguel et par suite contre
l'Espagne, le gouvernement français croit de sa loyauté de déclarer
d'avance qu'il ne pourrait s'y associer. Contre dom Miguel tout seul,
l'Angleterre n'a pas besoin de notre appui. Si l'Espagne s'en
mêle, nous ne pouvons pas faire la guerre à l'Espagne dans l'intérêt
de dom Pedro ou de sa fille, sans que cette entreprise ne prenne
sur-le-champ des deux cotés des Pyrénées un caractère révolutionnaire.
Ce serait la contre-partie de notre expédition de 1823; la guerre
générale s'ensuivrait. Il n'y aurait pas moyen de prévenir dans tous
les esprits cette idée que nous entrons en Espagne pour rétablir le
gouvernement des Cortès.
»2º Sir Stratford Canning se propose d'argumenter de l'analogie de
situation et de droits entre la jeune doña Maria et la jeune infante
d'Espagne. Nous ne pouvons non plus nous associer à cette
argumentation. Ce serait prendre couleur d'avance dans la question de
succession d'Espagne et prendre couleur dans un sens opposé au
véritable intérêt de la France. Ce serait s'engager contre le maintien
de la loi salique et s'y engager au profit d'un parti assez faible,
fort chancelant, et qui, selon toute apparence, aura le dessous dans
la lutte, si elle vient à s'engager.
»Sous ces deux limites nous ne demandons pas mieux que de donner à M.
de Rayneval des instructions tendant à seconder sir Stratford Canning.
La demande d'un armistice nous paraît être le point principal; cette
demande n'a point d'inconvénient; elle a l'avantage, si elle
réussissait, de donner à un tiers parti le temps de se former en
Portugal, tiers parti qui repousserait également les deux frères et
qui se déclarerait pour doña Maria sans condition. J'ignore si les
éléments de ce tiers parti existent; mais s'ils n'existent pas,
évidemment il n'y a rien à faire.
»Quant aux mesures de pacification postérieures à l'armistice, nous
pensons que pour être seulement écouté, sir Stratford Canning
fera prudemment de ne pas s'expliquer en fermes trop catégoriques, de
se montrer prêt à en essayer de toutes sortes: doña Maria seule; une
amnistie avec dom Miguel; un mariage; que sais-je? S'il précise trop
sa proposition en commençant, il sera refusé net. En se tenant dans
les généralités, jusqu'à ce que l'état du Portugal lui fournisse un
point d'appui, il est possible que la négociation s'entame.
»J'envoie à Rayneval des instructions en ce sens. Il secondera sir
Stratford Canning dans la demande d'un armistice et dans toutes les
mesures qui pourraient tendre à la pacification du Portugal.
»J'espère, mon prince, que vous trouverez que nous nous sommes tenus
dans une juste mesure, eu égard à cette proposition délicate. Sir
Stratford Canning m'a paru content...»