LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE.

«Londres, le 10 décembre 1832.

»Monsieur le duc,

»J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6

de ce mois, et ce n'est pas sans surprise que j'ai lu les

informations qu'elle contient. J'ai dû en faire part immédiatement à

lord Palmerston.

»Il serait facile, en pressant toutes les contradictions qui se

présentent dans la manière dont a été conduite l'affaire de Venloo,

d'en faire ressortir bien des motifs d'explication et de

récrimination. Comme cela serait sans aucun résultat et que même cela

pourrait compromettre le sort des graves questions qui nous occupent

et qui doivent passer avant tout, j'ai pensé qu'il valait mieux couper

court à ces explications.

»On ne doit pas trop s'étonner d'ailleurs qu'une négociation

successivement portée à Paris, à Londres et à Berlin, ait donné lieu à

des malentendus, quand l'objet principal était d'obtenir des délais.

Le défaut d'instructions, la nécessité ou la volonté de s'en passer,

des paroles dites légèrement ou mal interprétées et mille autres

circonstances auront sans doute contribué à créer la plus grande

partie des difficultés que nous venons de rencontrer.

»Il ne faudrait pas croire cependant, monsieur le duc, que j'aie

négligé d'exprimer mon étonnement à lord Palmerston avec la gravité

que votre lettre exigeait. J'y étais personnellement autorisé, puisque

j'avais lu la dépêche que j'ai eu l'honneur de vous adresser le 6 sous

le numéro 37; il l'avait trouvée parfaitement correcte; j'avais

moi-même, à sa demande, changé quelque chose à une phrase sans

importance. Il ne me dit pas un mot alors, des instructions qu'il

avait cru devoir adresser à lord Minto.

»Je lui ai rappelé cette circonstance d'une manière assez vive pour

qu'il m'ait répondu que s'il avait eu tort d'agir ainsi, il avait

lui-même à se plaindre de ce qui s'était passé au sujet de la

sommation faite par le maréchal Gérard, au nom des gouvernements

de France et d'Angleterre; qu'on avait fait parler son souverain, dans

cette occasion, sans l'avoir préalablement consulté, et que le roi lui

avait témoigné le plus vif mécontentement de cette conduite.

»Je vous le répète, monsieur le duc, j'aurais pu presser plus

longtemps lord Palmerston dans cette voie sans aucun résultat réel

pour les intérêts du gouvernement du roi; je crois donc avoir agi plus

prudemment en terminant ma conversation sans aigreur. J'ose espérer

que vous partagerez mon opinion et que vous penserez qu'il faut mettre

en oubli tous les torts qu'on peut supposer involontaires. C'est pour

l'avenir une leçon de laquelle il sera utile de profiter en se

renfermant toujours dans des démarches et des communications

officielles. J'ai, en conséquence, engagé lord Palmerston à vous

informer par l'intermédiaire de lord Granville du nouveau projet

d'arrangement dont nous nous sommes entretenus et dont je vais avoir

l'honneur de vous rendre compte. Il est nécessaire avant cela que je

réponde à une autre question renfermée dans votre dépêche.

»Vous me demandez de vous faire connaître les raisons qui me portaient

à croire à la possibilité de réunir la conférence après la prise de la

citadelle d'Anvers. J'avais toujours pensé et lord Palmerston aussi,

que, ce fait accompli, nous trouverions dans les plénipotentiaires des

trois autres puissances, des dispositions favorables pour reprendre

les négociations interrompues par l'emploi des mesures coercitives

contré la Hollande: cela eût été un grand calmant pour la tranquillité

de l'Europe. Notre espoir à cet égard paraissait fondé jusqu'à

l'arrivée d'un courrier qui, avant-hier a apporté des dépêches de

Pétersbourg à MM. de Lieven et Matusiewicz.

Ils ont trouvé dans ces dépêches des témoignages de la satisfaction de

l'empereur pour la conduite qu'ils ont tenue lorsque la convention du

22 octobre leur a été communiquée, et on leur annonce en même temps

qu'on leur retire les pouvoirs qu'ils avaient pour traiter en

conférence et qu'ils avaient déclaré à lord Palmerston et à moi n'être

que suspendus. Ceci détruit le plan que nous avions formé de réunir la

conférence immédiatement après la prise de la citadelle d'Anvers.

»Dans cet état de choses il devient de la plus haute importance pour

l'Angleterre et la France de concerter la marche qu'elles jugeront

convenable d'adopter si elles étaient appelées à terminer la question

hollando-belge sans la participation des trois autres puissances. Tel

est le but du nouveau projet sur lequel je vais maintenant appeler

toute votre attention.

»La France et l'Angleterre s'étant unies pour vaincre par la force

l'obstination du roi des Pays-Bas, elles croient qu'il est de leur

devoir, la conférence n'existant plus, de proposer à l'acceptation du

cabinet de La Haye un traité consenti par les Belges qui renfermerait

les conditions suivantes:

»1º La remise au roi des Pays-Bas des territoires qui doivent lui

appartenir;

»2º La remise de la part de ce souverain des forts de Lillo et de

Liefkenshoek, qui dépendent d'Anvers;

»3º La reconnaissance par la Hollande de la libre navigation de

l'Escaut, moyennant le droit d'un florin par tonneau;

»4º La fixation des droits de balisage et de pilotage dans l'Escaut et

dans les eaux intermédiaires;

»5º L'ouverture de la Meuse;

»6º L'ouverture de deux routes pour servir aux communications

commerciales de la Belgique avec l'Allemagne;

»7º Une amnistie générale pour tous les délits politiques;

»8º Un acte par lequel tous les anciens sujets du roi des Pays-Bas

seront déliés de leur serment de fidélité.

»Ce traité, convenu entre la France et l'Angleterre, serait envoyé à

La Haye par des plénipotentiaires anglais et français. Je vous prie,

monsieur le duc, de vouloir bien me transmettre vos ordres à cet

égard.

»Le cabinet anglais vient de désigner sir Stratford Canning pour se

rendre à Madrid et y suivre la médiation entre les deux princes de la

maison de Bragance dont je vous ai déjà entretenue. Il passera par

Paris où il s'arrêtera plusieurs jours pour s'entendre avec vous. Il

doit vous donner tous les détails relatifs à l'objet de sa mission.

Vous pourrez ensuite adresser à M. de Rayneval les directions que vous

jugerez convenable de lui donner...»

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 5 · 第 53 / 313 题